Echauffements avant ascension

14 avril 2009 – Trois Baudets, Paris XVIIIème
« Excusez-moi… Pardon… Merci ! » L’entracte va se terminer. Je me fraie un chemin vers ma place, m’assieds et me colle aussi confortablement que possible contre l’une des deux tourelles qui traversent les Trois Baudets. Personne sur scène. Les lampions, plantés comme autant de globes célestes, n’ont pas bougé. Je sors de la poche arrière de mon jean’s, mon feutre et mon calepin. Ça va tout de même mieux… Je repense à la première partie. Et me dis que Coralie Clément, c’est pas si mal, qu’elle mériterait bien un percussionniste. La salle se remplit. Mon regard effleure le rouge des fauteuils et je me rappelle que nous sommes dans un ancien sex-shop. A quoi ça pouvait bien ressembler, l’Erotica ? Et l’escalier au fond de la scène descendait-il à des réserves de jouets insolites ou à des boudoirs secrets ? Le noir se fait et je vois surgir de la cage d’escalier la silhouette nerveuse de Florent Marchet, suivie par celle plus matoise de Bertrand Perrin, son batteur au moins depuis l’équipée « Rio Baril ». Je ne sais pas trop à quoi m’attendre. La dernière fois que j’ai vu Florent sur scène, c’était en janvier, à l’Européen, pour « Frère animal », la tragi-comédie musicale écrite avec le romancier Arnaud Cathrine. Un projet atypique, un succès inattendu avec retirage du livre-album et une tournée qui ne cesse de s’étoffer. Entre-temps, Florent a quitté Barclay, sa maison de disques. Une séparation en « bonne intelligence », selon ses propres mots. Son contrat prévoyait pourtant la sortie de deux autres albums… Depuis, il confectionne le premier EP d’une brillante jeune chanteuse, La Fiancée, et se serait attelé à de nouvelles chansons. Alors voyons…

Petit boléro, rasé de frais, il se cale derrière son piano. Est-ce l’exiguïté du plateau ou le retour à une forme moins collective, quoiqu’il en soit, on sent Florent Marchet moins échevelé, plus aux aguets que lors des dernières prestations avec ses complices de « Frère animal ». Le concert débute, puise joyeusement dans « Gargilesse » et « Rio Baril ». A priori, il se passe sans anicroche. Oui, « a priori »… Car très vite, j’arrête de prendre des notes. Très vite, je suis sonné. Bien sûr, je griffonnerai négligemment le titre d’une nouvelle chanson, « L’Idole », suivi d’un « à voir », plutôt réservé. Je consignerai aussi «Pas de bol, il était ce qu’il fut !», une phrase qui n’a l’air de rien, et qui pourtant, en rendrait plus d’un jaloux. Mais, je n’écrirai rien d’autre sur cette rencontre d’une fan avec son étoile déchue, ni d’ailleurs sur le reste du concert. Ma main reste en fait interdite, suspendue par « Roissy », chanson inédite. Quelques notes presque légères et « J’arrive à l’aéroport » lancent le premier couplet. Je me redresse, mon corps se tend. Tout est là, tout bascule. Les terminaux, les grandes verrières donnant sur les pistes, les passagers affolés, le personnel au sol stupéfait, les images du Concorde embrasé… « L’avion est en feu / Mon Dieu, comme je m’en veux » tourne comme un frelon. Les joues me piquent, mon poing se referme. Je ne vois plus bien la scène.

La foudre ne tombe jamais deux fois au même endroit, parait-il. C’est bien mal connaître Florent Marchet. Il se lève du piano, et prend sa guitare. Les bleus envahissent la scène. Nous ne sommes plus aux Trois Baudets, mais à la belle étoile. Nous sommes en avril. Les journées sont ensoleillées, les nuits encore glacées. « Pas d’adversaire, de concurrent / De plan de carrière, de lien du sang », entonne-t-il. L’émotion change son fusil d’épaule. Ce n’est plus une sourde déflagration, une onde qui se propage du piano aux derniers rangs. Non. C’est un germe, un bruit qui vient de l’intérieur. « Qui je suis ? / Dis moi qui je suis ? / Qui je suis ? / Dis moi qui je suis ? » Nous le connaissons tous, ce SDF sous son réverbère. Nous les voyons, ces cartons, ces épaisseurs crasses, ces sacs de fortune et ces centimes dans l’écuelle. Nous les croisons tous les jours, tous les soirs, en sortant du métro. Je note des lambeaux de paroles : « Pas de bébé, de réussite », « Je cherche dans les poubelles / De l’amour fraternel »… J’inscris aussi dans mon carnet : « Mali ». Les accords de guitare ont quelque chose d’Afrique. C’est sans doute une source où se baignera un jour, Florent Marchet. « Qui je suis ? / Oublie qui je suis…»

Il y aura enfin « La charrette ». Cette chanson n’a jamais été enregistrée, mais elle fait partie depuis bientôt un an du répertoire de « Frère Animal ». Sera-t-elle sur le nouvel album dont on ignore tout, même le nom ? Rien n’est moins sûr. Elle connaîtra peut-être le sort de « Galibier » et « Ground Zero », qui dorment dans les tiroirs de Nodiva, le studio de Florent.

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Episode N°1 sur 10.
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A suivre…

Sylvain Dépée / Photos Marylène Eytier

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