Scènes

Festival de Caraquet


Caraquet (NB, Canada), du 1er au 15 août 2010

L’ACADIE
Quelle gageure de parler d’un pays qui n’existe pas… de passer à travers l’image du folklore  gentillet (« Tout le monde balance et puis tout le monde danse, puis swing la mandoline, et puis ôte ton jupon, puis swing la Madelon, swing-la fort»… « Tous les Acadiens, toutes les Acadiennes, vont sauter, vont danser sur le violon »)… alors que l’Acadie, c’est en fait l’histoire d’un peuple en paix que l’on a violemment déporté…

C’est sur une terre anciennement nommée « Arcadie » (ou « A Cadie » en langue indienne Mi’gmaq), qu’en 1604 débarquent les premiers Français (Pierre Dugua de Mons, Samuel de Champlain). Leur but ? Le commerce de la fourrure. Ils s’installent à l’Ile-Ste-Croix, mais le scorbut et la rigueur de l’hiver les disséminent. Donc ils se rabattent sur Port Royal où les Amérindiens vont les aider à survivre. Peu à peu, de plus en plus de Français arrivent et peuplent davantage de territoires… toujours au bord de la mer. Ils arrivent de Poitou-Charentes, Berry, Touraine, Bretagne et Normandie… En 1630 ils drainent la terre des bords des côtes et la dessalent («ça s’appelle les aboiteaux ») pour y faire des plantations. L’entraide est de rigueur pour ces constructions ; c’est là qu’est née la solidarité acadienne.

Comme l’Acadie se peuple et que tout va plutôt bien, les Anglais débarquent et… veulent s’approprier les terres. Donc, comme toujours, que font les Français et les Anglais ? La guerre bien sûr ! Au milieu de ce champ de bataille, les premiers Acadiens qui étaient là, tranquilles, vivant intelligemment avec les autochtones, n’ont pas l’intention de se soumettent à qui que ce soit ! Pas plus aux Anglais qu’aux Français. Ils refusent donc tout serment d’allégeance. (Une sorte de Suisses en Amérique, quoi…) Comme ils vivent en communautés au Nouveau-Brunswick, à l’Ile du Prince Edouard, à la Nouvelle Ecosse, les Anglais veulent les séparer (diviser pour mieux régner), les déporter. Et c’est le « Grand Dérangement », un mot plutôt joli pour une boucherie dont l’homme a le secret : villages brûlés, familles séparées, tueries partout, vol des biens et des terres… Ceux qui sont capturés sont expédiés vers les territoires  anglais  (Virginie, Massachussets, Pennsylvanie…) pour être assimilés aux Anglais. D’autres sont re-exédiés en France. Les deux lieux emblématiques de ces massacres sont Beaubassin et Grand Pré. Cette guerre va durer de 1755 à 1763 (« la guerre des 7 ans »).

Certains Acadiens fuient dans les bois et sont aidés par les Indiens Mi’gmaq. La résistance s’organise comme elle peut (Beausoleil Broussard par exemple est un héros résistant). A la fin de leurs petits jeux de massacre, c’est les Anglais qui gagnent sur les Français ! Manque de bol, les Acadiens ont survécu ! C’est donc bien coriace un Acadien ! Il va donc falloir faire avec. La « nouvelle Acadie » autorise leur retour, mais de façon dispersée pour mieux les gouverner. Un village anglais, un village français, un village anglais… On leur donne les terres les moins bonnes, les moins exploitables, les concessions sont extrêmement dures à obtenir pour eux. La renaissance acadienne prendra du temps. Beaucoup de temps. Surtout que l’école est en anglais !

Au Nouveau-Brunswick, les Acadiens s’installent surtout le long des côtes, de Cap-Pelé à Miscou et à l’intérieur des terres jusqu’à St-Jacques, au nord-ouest de la province. En Nouvelle-Écosse, ils prennent racine à la Baie Ste-Marie et au Cap Breton, tandis qu’à l’Île-du-Prince-Édouard, on les retrouve dans la région Évangéline et à Terre-Neuve, sur la côte ouest de la province.

En 1884, Mgr Marcel François Richard propose aux Acadiens qui n’ont pas de terre à eux mais qui sont disséminés sur 3 provinces, une devise (« L’union fait la force »),  un hymne national («Ave Maria Stella »), une fête nationale (le 15 août) et un drapeau (il part du drapeau français auquel se rajoute une étoile ; l’étoile qui a guidé à nouveau le peuple vers l’Acadie). L’Acadie du Canada atlantique compte aujourd’hui plus de 300 000 Acadiens fiers de leurs origines.

LE FESTIVAL

En 1963, c’est une simple fête de village. Le théâtre communautaire y côtoyait alors la Bénédiction des bateaux. Puis les premières « boîtes à chansons » apparurent en 1966 et un premier « Gala de la chanson » en 1969. Dans les années 75 à 80, le Festival prend une envergure nouvelle, avec une programmation plus étoffée et des budgets croissants. « L’Acadie en Fête » voit le jour en 1974 et le premier « Tintamarre » en 1979. Le milieu des années 80 voit le Festival inscrit pour une première fois au nombre des 100 événements touristiques majeurs en Amérique du Nord par l’ « American Bus Association ». Depuis, il a figuré une douzaine de fois sur cette prestigieuse liste. En 2003, il sera en outre immortalisé sur une pièce de collection de la Monnaie Royale Canadienne avec le Carnaval de Québec, entre autres. En 1987, on le désigne déjà comme « l’événement culturel en Acadie ». Le début des années 90 voit un nouvel essor, mais c’est l’arrivée du nouveau millénaire qui marque cependant un tournant majeur. La participation aux activités inscrites à la programmation du Festival augmente de façon fulgurante : 75 000 en 2000, 100 000 en 2001. Le Festival occupe désormais deux semaines complètes, remplies d’activités de fort calibre, du 1er au 15 août. D’année en année, c’est par milliers que les Acadiens convergent vers Caraquet pour célébrer leur héritage et la vitalité de leur culture. Le Festival acadien est devenu non seulement l’événement culturel de l’Acadie, mais l’une de ses plus importantes attractions touristiques. Tout au fil de ses 40 ans, le Festival acadien a contribué de façon importante au développement de l’identité acadienne. Désormais, le Festival présente annuellement plus de 200 artistes de diverses disciplines. Ils proviennent de l’Acadie, mais également de plus en plus de la francophonie canadienne et internationale. Le Festival acadien est un événement culturel et artistique, populaire et accessible. Sa programmation vise et atteint l’ensemble de sa population, des plus jeunes aux aînés. Sa tarification abordable facilite une grande participation. Le Tintamarre 2009, avec ses 40 000 participants, restera gravé dans l’histoire de ce peuple puisqu’il s’agit du plus grand rassemblement de l’histoire !

2010

La Trâlée
« On va essayer de vous faire enjoyer la prochaine heure. » déclarent en ouverture ces 5 jeunes entre 15 et 17 ans venant des Iles de la Madeleine (d’ailleurs l’un d’eux arbore un tee-shirt : « As-tu un problème avec mon accent Madelinot ? »). Leur répertoire est plutôt fait de reprises trad et country (notamment Suroît ) avec violoneux et guitare électrique. Une bonne relève assurée entre naïveté et sincérité. Les BB Brunes acadiens ?

Hélène Godin
Lauréate auteur-compositeur-interprète du Gala de la Chanson de Caraquet. Brunette à la guitare, un peu garçonne (une certaine ressemblance avec Daniel Bélanger… musicalement aussi…), accompagnée juste d’une bassiste-choriste. C’est donc chant et cordes en avant, entre folk poétique et pop. Les thèmes restent l’amour (« Aide-moi à tomber », « Un amour à chacun son tour» « Je rêve que je t’aime plus fort », mais l’amitié aussi « Toi Québec et moi Moncton » ou le stress de la vie « Le monde tente d’oublier », « Mon monde à l’envers », « Petite poupée de porcelaine ». Le tout, très jeune, demande du travail, scénique notamment (pas de présence, pas de sourire… le trac ne pardonne pas tout) pour passer le cap « gala de fin d’école ».

Patsy Gallant
« Diane Dufresne a fait Stella Spotlight deux mois dans « Starmania », moi je l’ai fait huit ans. Voilà qui vous pose un personnage ! Patsy s’est fait connaître à la période disco (« Mon pays » de Vigneault avait ébouriffé quelques têtes au Québec), puis s’est fait embarquer par Luc Plamondon dans l’aventure du fameux opéra-rock. Elle revient ici avec un show tonitruant autour de Piaf. C’est une reprise d’un spectacle qu’elle faisait grimée en Edith, mais qu’elle assume à présent au naturel. Une énergie incroyable, une voix parfaite, une interprétation loin de l’imitation… un excellent moment !

Damien Robitaille
Un trio style grand orchestre l’accompagne pour son crooner show : piano, basse, batterie, (il est venu à Caraquet en version light, sans ses cuivres). Le son est pseudo rétro, même pour le rabillage des premiers morceaux, à l’instar de la « Femme électrique » qui a perdu son habit rock pour une robe de soirée… Par moment il se met au piano et laisse tomber son personnage farfelu, « Un jour ton jour viendra », « Monsieur l’astronaute ». Un son sixties quand ça vire au rock (« La danse du drapeau », « Casse-tête », « Homme autonome »). Mention spéciale à la reprise groovy de « Rouge Gorge » en rappel ultime.

Lennie Gallant
Chanteur de charme avec voix suave, country rock avec un band de 5 musicos dont Isabelle Thériault à l’accordéon. « Mademoiselle voulez-vous danser ? », « Tempête dans mon cœur », « Laisser le bon temps rouler » C’est un Anglo qui lutte pour la défense de la langue française avec fierté… « Car il faut briser des murs » !

Roland Gauvin
Crooner la cinquantaine groovy inspiré par le jazz (clavier, cuivres). Il a fait un titre bien explicite pour les musiciens d’aujourd’hui « J’ai pas d’job, j’ai pas d’argent, bon Dieu c’est pas après que j’sois enterré, c’est a’c’t’heure qu’il faut m’aider »

Radio Radio
Affluence record ! Les jeunes de la région sont venus en masse pour le phénomène hip hop du moment. Initialement prévu en vitrine le trio offre l’un des plus gros shows du festival et met le feu en quelques minutes !

Marie-Philippe Bergeron
Brunette dans la vingtaine, belle voix, parfois guitare en main, juste accompagnée d’une contrebasse ce qui donne à ses chansons, bien troussées, un petit côté jazzy. Ses historiettes du quotidien évoquent le style Lynda Lemay (« Jalouse ») voire Jeanne Moreau (« Pour un cœur triste »).

Mary Berry
Elle vient de Terre-Neuve avec un charmant accent anglo qui plane sur son piano. Une contrebasse l’accompagne. La bonne quarantaine, cette rousse aux yeux clairs, souriante, est partie pour 3 jours à Québec (la ville)… et y est restée 7 ans ! Elle  présente ses morceaux perso et reprend du Daniel Lavoie ou du Piaf façon jazzy et d’une voix chaude. Tout invite au voyage dépaysant, pourtant on n’embarque pas vraiment…

Daniel Léger
Faire rimer « Paille » avec « Lady Di » ou encore « Beethoven » avec « mauvaise haleine », faut le faire !!! Léger ose tout, sourire dehors. « Moi j’raconte des histoires du quotidien, j’m’intéresse à l’histoire de l’Acadie », dit-il en introduction d’un très beau morceau sur l’esclavage, (« Le fantôme de Jim Crow »). Son country-folk sans prétention séduit très vite, il est livré avec tant de simplicité naïve que ça fait comme un souffle d’air pur. Il conclut avec un sincère : « A tous ceux qui changent le monde, jour à jour »…

Christian Kit Goguen
C’est l’un des chanteurs d’ »Ode à l’Acadie » et ses chansons sonnent également « radio  mainstreet ». Pourtant au détour d’un titre, il peut devenir bouleversant : il ose parler sur scène de sa maladie, le syndrome de Gilles de la Tourette, pour introduire une chanson sur la différence (« Dors tout sera plus clair demain »). Il sait aussi parler simplement de son enfance et du temps qui passe…

Isle Dernière
Quintette plutôt jeune de cajun-rock louisianais avec sax inclus ! Quelques bons riffs de guitare enflamment rapidement un public prêt à danser. Une bonne découverte. Un peu jeune, mais à suivre.

Joseph Edgar
Une boule d’énergie, un chant d’écorché, il chante comme si sa vie en dépendait. Son univers vient du folk trad, se mixe au chant acadien cajun, devient rock ou complainte qui se heurte à un violon strident… Le tout malaxé et transformé pour donner naissance à un show hybride et totalement unique. Peut-être le mix le plus impressionnant du Nouveau-Brunswick actuel !

Grand Dérangement
Quatuor de Baie-Ste-Marie de la Nouvelle-Ecosse. C’est le batteur qui chante, chose plutôt rare, mais le bassiste et le violoniste-guitariste font aussi entendre leurs voix. Seul le guitariste électrique n’a pas de micro…De temps à autre une belle créature les rejoint pour une « danse des pieds » endiablée. Tous excellents musiciens et porteurs d’énergie, ils offrent un show varié, surprenant alternant les morceaux instrumentaux et les chansons à danser, rap cajun et jazz ! Bref une réussite.

Monique Poirier
Elle démarre son spectacle en louant le « Beau jour » où elle va passer de l’autre côté de la vie. Elle fait cela avec grâce, avec une beauté intérieure qui rayonne. C’est émouvant. Elle poursuit en chantant son enfance près de la rivière. En deux morceaux, on a déjà son âme à nue, sans esbroufe, juste le cœur grand ouvert et un large sourire sur la face. Que ce soit « Un ange dans la neige » une chanson écrite pour elle par Christian Kit Goguen ou « Combien je t’aime » qu’elle chante avec son amoureux, François Emond, le charme opère à merveille. De la bonne variété.

Tradition
Le band de party par excellence. Pas étonnant qu’il soit dans la grande salle la veille au soir de la Fête Nationale de l’Acadie : le 15 août ! Six petits diables bondissant sur du trad rock. Ça déménage sur scène sans ménagement. Ça swingue dans la salle, sourire aux lèvres. C’est juste ce qu’attend tout le monde en cette veille de fête.

Swing
Le chanteur ressemble à Plastic Bertrand jeune (et qui chanterait pour vrai !). Son acolyte manie, entre autre, le violon de façon diabolique, et le DJ black n’en rate pas une pour faire une break dance  acrobatique… Et c’est bien là leur force : l’alchimie du trad, du hip hop, du slam et de la chanson. Ça enfante quelque chose d’inusité. De plus la présence de ces 3 énergumènes garantit de faire « lever le party ».

Lisa LeBlanc
Une fille rock bien entourée de 3 musiciens. Elle ne lâche pas sa guitare, donnant le ton folky ou bluesy selon les titres. Les textes sont bruts, directs et sa voix légèrement cassée donne du relief à ce qui s’ébauche déjà comme un bel univers, à suivre ! Sorte de nouvelle Robert Charlebois au féminin, on mise sur elle.

Ode en Fête
« Le bonheur c’est pas d’avoir ce qu’on veut, c’est de vouloir ce qu’on a ! ». Le concept d’ « Ode » qui connaît un succès international et qui exporte honorablement l’Acadie, ce sont 9 artistes qui reprennent des chansons acadiennes. Si la version 1 (« Ode à l’Acadie ») en 2004 faisait la part belle aux anciens, aux premiers chansonniers, la version 2 propose un panel de la nouvelle génération, Suroit, Fayo, Beausoleil Broussard, Radio Radio, les Méchants Maquereaux, Marie Jo Thériault, Zachary Richard, 1755, Angèle Arsenault, Edith Butler…

1755
S’il est un groupe qui a marqué de son sceau l’Acadie, c’est incontestablement 1755 (déjà le nom est historique…). Leur réunion sur scène le jour de la Fête Nationale et donc un événement à marquer d’une pierre blanche. Cinq sur scène, pas mal de cheveux blancs et de petites bedaines qui pointent, mais toujours une envie communicative de faire la fête. Le violon et les grattes mènent le bal, les morceaux balancent entre country-rock révolté, chanson à boire et hymnes à reprendre en chœur. D’ailleurs le public connaît tout sur le bout des lèvres…

Un festival qui sait réunir familles et passionnés de musique, qui sait faire la fête tout simplement. Dépaysement et bonne humeur garantis ! Juste envie d’y revenir.

Texte et photos Serge Beyer


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