Scènes

Festival de Beauregard


Hérouville St-Clair (14), les 2 et 3 juillet 2010
17 000 spectateurs le vendredi, 20 000 le samedi, pour sa deuxième édition, le festival de Beauregard, situé dans le magnifique parc légèrement arboré du château du même nom, a parfaitement tenu ses promesses. Face aux deux mastodontes du week-end (« Main square » à Arras et « Les Eurockéennes » à Belfort), le festival bas-normand a prouvé, si besoin, qu’il y avait de la place pour tout le monde.

Convivial et familial, l’endroit privilégie l’accueil et le bien-être du public. Celui-ci doit néanmoins marcher plus de 1,7 km depuis le parking pour arriver sur site. Des navettes assurent le transit… avec plus ou moins d’efficacité après le concert, le vendredi. Dans le parc du château, deux grosses scènes. La plus grande se voit bien et de très loin. Dans le château, des loges d’artistes, sur la terrasse un très agréable bar VIP avec fauteuils et belle vue sur l’Orne.

Pour bien profiter des concerts, il faut s’approcher. Ce qui reste finalement assez facile en passant par les côtés. Le public de Beauregard est résolument familial. L’entrée est gratuite pour les moins de 12 ans, l’argument a trouvé un large écho vu le nombre de bambins, ballons gonflés à l’hélium au poignet, croisés entre les deux scènes. Une mixité des âges renforcée par une programmation dont l’objectif est visiblement de séduire le plus grand nombre. Il y en a pour tous les goûts, du rock très dur d’Iggy and the Stooges à l’électro-pop de La Roux en passant par le consensuel Mika.

Chaque jour, la montée en puissance se fait crescendo. Les groupes locaux (retenons 64 dollars question), sont invités à se produire sur les deux scènes dès l’ouverture des portes. Le vendredi, les choses sérieuses commencent avec Ghinzu, programmé trop tôt sous un soleil de plomb. Une chaleur qui sied bien mieux aux guitaristes Rodrigo y Gabriela ; le couple mexicain et ses guitares acoustiques n’en finissent pas de séduire les scènes européennes. Il faut le voir, et les entendre, pour comprendre.

The XX se produit à l’heure où le soleil va se coucher. Il fait encore très chaud, très lourd… Le trio britannique, soutenu par des basses dévastatrices, n’a pas la même portée devant 17 000 personnes dissipées que dans l’intimité d’une salle de concert. Pourtant, Romy et Oliver prennent un plaisir évident à se produire… Les chansons font leur petit effet. La musique minimaliste et épurée du trio révélation de l’année a visiblement l’envergure nécessaire pour s’imposer en toute circonstance.

Passons sur la prestation efficace mais toujours sans saveur de Luke puisque dans la série héritier de Noir Désir, Damien Saez sera demain à la fois bien plus crédible et compréhensible. A contrario, l’iguane, torse nu et muscles toujours saillants, est en grande forme pour envoyer « Raw Power ». Depuis le retour aux affaires  du guitariste James Williamson, le répertoire inclus les morceaux longtemps boudé par Ron Asheton, décédé l’an passé. Iggy Pop s’en donne à cœur joie, le temps d’un « Search and destroy » de feu. Egal à lui-même, il arpente la scène avec furie, et utilise un escalier spécialement installé pour venir au contact du public avant de l’inviter sur scène pour un toujours explosif « Shake appel », un classique qui fait toujours son effet. En fin de concert, « I wanna be your dog » provoque une sérieuse hystérie avant de laisser « Open up and bleed » clore des débats bientôt rouverts pour un rappel de trois titres. Ravi de sa prestation, Iggy est encore sautillant une fois les amplis coupés.

Annoncés pour le vendredi, les orages devaient arriver samedi, mais ils ont finalement esquivé la Normandie. Ce qui permet à quelque 20 000 personnes de se retrouver dans le parc du château de Beauregard, sous l’œil goguenard de John, avatar aristo du château devenu l’emblème du festival. On avait remarqué de nombreux très jeunes spectateurs la veille, ils sont encore plus nombreux ! A l’heure des seconds couteaux, c’est Editors qui s’y colle. Passons sur la soporifique prestation de Tété qui en choque plus d’un en reprenant « Blister in the sun » des Violent Femmes. Mais le public, plutôt très bon enfant lui fait un triomphe.

Et voilà Damien Saez, ou plutôt ses musiciens. Car l’arrogant chanteur sait faire monter la pression, et ne se gène pas pour le faire. L’attente est insupportable pour les premiers rangs. Guitares et basse se déchaînent. Saez, arrive enfin et provoque la foule du regard. Dans la fosse, la sécurité n’en finit pas d’évacuer les jeunes filles… Lorsqu’il prend le micro, c’est pour chanter a capela « Les anarchitectures », le morceau d’ouverture de son nouvel album. Un tour de force vocal. Le public en redemande. Entre riffs acérés et chansons plus tranquilles, telle « Marguerite », le groupe, car c’est aussi un groupe, captive l’audience. Jusqu’à un épique « J’accuse » (dans l’assemblée avec un mégaphone…), qui porte l’estocade en fin de concert. Tiens, « Jeune et con » n’a pas été joué. Damien Saez n’a plus besoin de ça pour convaincre depuis longtemps.

Dans la foulée, Brigitte Fontaine fait son show. Menotte au poignet, costume outrancier, la déjà vieille dame a gardé son franc parlé. Les mots claquent et fustigent le conformisme. Parfois assise, parfois casquée, Brigitte « emmerde » toujours son monde et crie sa vérité avec ferveur.

De la ferveur, le public de Beauregard en a surtout pour accueillir Mika. La voix haut-perchée, le chanteur « cartonnesque » présente un spectacle total à grand renfort de mises en scène et de jeux de lumières. Avec un costume queue de pie, sautillant, bondissant, accompagné de joviaux musiciens grimés et inspirés, le chanteur américano-libanais s’exprime et chante, parfois, dans un français sans accent. Dans un décor de tournesols, il envoie les tubes comme les effets de style, allant jusqu’à faire gonfler une baudruche géante dans le public ou à faire défiler une chenille humaine géante sur scène. Le public en redemande, et lui en redonne, allongeant pour son premier festival de l’été sa prestation d’un quart d’heure. Ce qui a aussi le don d’énerver fans et musiciens du Peuple de l’herbe. L’index vengeur, tous attendent impatiemment leur tour à l’autre bout du parc.

On avait gardé le plus mauvais pour la fin. La Roux peut remuer tant qu’elle veut, une soupe électro-pop, même jouée avec des vrais musiciens, cela fait toujours tâche dans un festival rock. Mais le festival de Beauregard est-il vraiment un festival rock ? Assurément pas. A la manière du « Main square », il se veut une vitrine populaire et fédératrice des musiques actuelles. Festival pop donc, au sens large du terme. Ce qui se fait forcément au détriment d’un véritable caractère artistique.

Pourtant, avec sa programmation très éclectique, le pari est réussi haut la main. Entre les deux éditions, la fréquentation a doublé. Les organisateurs assurent ne pas vouloir aller plus loin. En terme quantitatif journalier s’entend. Car ils évoquent déjà l’éventualité de passer à trois jours dès l’an prochain… A l’heure du bilan, tout semble positif. La Normandie tient là son gros festival d’été, laissant déjà loin derrière « Le rock dans ses états »  et ses 17 000 spectateurs en deux jours. Après un tel succès, la pérennité du festival de Beauregard ne devrait pas poser de problème.

Festival Beauregard : le site

Annabel Jouvion et Patrick Auffret

Photos : Patrick Auffret


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