Il entame une nouvelle tournée seul au piano. Quelle mouche l’a donc piqué ? Explication du prodige québécois lui-même depuis Tadoussac. Et retour sur dix ans de carrière…


Piano et voix… Comme tu le dis sur scène tu « déshabilles tes chansons ». Comment le vis-tu ?

« Je le vis très bien. J’ai attendu très longtemps, dix ans, avant de décider de faire un spectacle seul. Je suis très très timide, je ne suis pas un grand pianiste, mais je suis un bon orateur. Pour me dire que les gens ne s’endormiraient pas, il a fallu que je prenne assez confiance en moi. Maintenant je me sens bien, seul sur scène au piano, mais le spectacle n’en est qu’au début. Je l’ai donné six ou sept fois ; il en faut vingt, trente pour qu’il arrive à maturité. Disons cet automne ça devrait être bon. Après il va commencer à exceller. (Sourire) Tant que je sens que j’apprends et que je continue à évoluer, je suis heureux. En ce moment je comprends beaucoup de choses sur ma voix, mon écoute du public, l’écoulement du temps dans un tour de chant. Je suis très heureux de vivre ça maintenant. Je suis entre deux albums. J’écris, je pourrais enregistrer, mais je n’en ai aucune envie. Je veux laisser respirer les choses. »

Ta rencontre avec l’Orchestre Métropolitain du Grand Montréal en clôture des Francofolies de Montréal (2007) est un des grands moments de ta courte carrière. Comme l’a été la création de « Mutantes » (2008)…

« Deux moments magiques. J’aime me lancer dans des projets qui vont vivre un soir ou deux et je trouve poétique, romantique de les laisser tomber ensuite. Je me suis lancé la tête la première dans le projet avec l’Orchestre Métropolitain en me demandant s’il y aurait du monde et si je n’allais pas me casser la figure. Nous nous sommes retrouvés devant cent mille personnes et je me suis senti par moments en lévitation, porté par la foule ! « La forêt des Mal Aimés » avec eux a été d’une intensité incroyable… J’ai été chanceux. « Mutantes » a été extraordinaire du point de vue de la création, mais horrible du point de vue médiatique du fait de la pression. Nous avions un gros budget et des gens avaient, avant d’entrer dans la salle, une opinion sur un show mis au point jusqu’aux derniers jours ! Nous ne l’avons pas essayé dans une petite salle, mais j’ai plongé la tête la première alors que je commençais à paniquer depuis une semaine. Jusque là, la préparation avait été très agréable. Je pense avoir atteint mon but du point de vue artistique, compris beaucoup de choses. J’ai adoré la réaction des gens. Du jamais vu, du jamais entendu, génial pour les uns alors que les autres détestaient et trouvaient ça ridicule. Quand j’ai commencé à travailler ce show avec six créateurs et leurs assistants, je leur ai dit que je ne voulais pas d’un objet mièvre. Je voulais créer des réactions et qu’elles restent dans la tête des gens comme un moment dérangeant. Ca l’a été. Le spectacle n’était pas parfait, mais il était très rock et je suis heureux d’avoir mené le projet de cette façon. »

Tu as été au Québec, récompensé par un bon nombre de prix. Es-tu été comblé ?

« J’ai été plus que comblé après quatre ans de carrière. Je ne voulais plus de prix. Ca me mettait trop de pression. Je me disais que je n’avais rien fait pour les mériter, que je n’avais pas d’expérience. Qu’on me les donne après cinq ou six albums, à l’âge de quarante ans, quand j’aurai l’impression d’avoir acquis quelque chose ! Les choses se sont calmées depuis. Ca me permet aujourd’hui de vivre, de jouir d’une aisance et d’un respect dans le milieu qui me rend très fier. Ca me facilite la vie, j’en suis conscient. Ces prix, je ne les avais pas demandés. Ils me tombaient dessus un peu par hasard. Quand j’ai commencé, je n’étais pas certain de vouloir devenir chanteur. Je venais des arts visuels, du théâtre, et pour moi la chanson populaire n’était pas assez expérimentale pour combler mes envies, mes attentes. J’ai maintenant fait de la chanson un médium assez expérimental pour m’y retrouver. »

Ton histoire avec la France commence avec les « Chant’appart », passe par Montauban, puis s’est poursuivie au Printemps de Bourges, au Bataclan, à la Cigale et dans les régions…

« Ca doit être pareil pour les chanteurs français qui viennent au Québec. Mais il y a quelque chose de magique à venir en France. Aller à Paris c’est comme aller à New York ou à Londres, où je n’ai jamais joué, mais que j’imagine magique ! Au Québec nous partons rarement plusieurs jours. Sauf dans la région du Lac St Jean ou sur la Côte-Nord. La plupart du temps nous rentrons à Montréal après le concert. Tourner chez vous nous oblige à nous centrer sur le professionnel. C’est à la fois très exigeant et très lucratif du point de vue de l’expérience. J’en reviens toujours avec une sorte de force intense et d’assurance que je n’aurais pas sans ces tournées. Le Printemps de Bourges (2007) m’a marqué parce que je passais en première partie de Brigitte Fontaine, la personne qui dix ans auparavant a inspiré ma volonté d’écrire des chansons. En quinze jours, j’ai également chanté avec elle pour TV5 et à la Cigale. Trois grands moments pour moi qui rêvais de la rencontrer depuis si longtemps. »

Ta démarche en France paraît très raisonnée. Dans l’idée d’une avancée progressive.

« On a agi de la même manière au Québec où tout a l’air de s’être passé rapidement. J’avais 200 spectacles dans le corps avant d’enregistrer mon premier disque. Quand nous faisions le plein de petits lieux au début, c’était avec vingt-cinq personnes. Puis nous sommes passés à des salles de cent à deux cents places. Nous avons vendu 75 000 albums parce qu’il y avait quelque chose de solide avant. En France nous avons senti que l’on commençait à recueillir les fruits de notre travail lors de la dernière tournée en mars dernier, avec des salles de 500, 600 places. Après cinq ans. Ca n’est pas un succès commercial à tout casser comme Cœur de Pirate. Je ne vends pas beaucoup de CD. Mais nous sentons une amélioration par rapport au spectacle. Une de mes forces à mon avis : je n’ambitionne pas de devenir une méga star. Mon but est de travailler, de faire des choix. Les gens sont au rendez-vous lors des spectacles et ça c’est ma grande fierté. »

Site : http://pierrelapointe.com/

Marc Legras

Photo : Michel Pinault


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