
Montréal (Québec), du 10 au 19 juin 2010
Pour cette 22e édition, l’événement c’est l’arrivée du festival en juin. Depuis le temps que Spectra rêvait d’être le « premier grand festival de la saison estivale », c’est fait ! Les avantages ? L’effet « festival » fonctionnait moins bien fin août (le public est gavé de spectacles gratuits tout l’été à Montréal), et rapprocher l’événement du Festival international de jazz (Spectra l’organise aussi) est un aubaine pour la logistique (plus besoin de démonter et remonter les scènes). Ça leur permet aussi de capter un nombre plus important d’artistes français, qui rechignaient à venir en août.
Et, pour cette première, les organisateurs se frottent les mains : des foules record, particulièrement sur la Place des festivals en pleine semaine, alors que l’école n’est pas terminée, une recette de billetterie sans précédent et les meilleures ventes sur le site de toute l’histoire des FrancoFolies (alors que cette année, l’événement était raccourci de deux jours par rapport à l’an dernier!). Joli soutien du public alors qu’un mauvais coup était révélé un mois avant le début des Francos : la perte d’une aide financière de 1,7 million de dollars, correspondant au « Programme des manifestations touristiques de renom » mis sur pied par Ie ministère canadien de l’Industrie en 2009. Alors que l’an dernier, elles y avaient droit ; cette année, les Francos ont dû se passer complètement de cette enveloppe, à la dernière minute, alors qu’elles avaient déjà dépensé la somme correspondante. Réaction : la mise sur pied de l’opération de solidarité « Fou des Francos ! » (bracelet à l’effigie de la campagne), qui a porté ses fruits : un total dépassant le million de dollars au cours de l’événement !
A retenir : plus de 250 spectacles, dont les deux tiers gratuits et en plein air ! Petit survol…
Jean-Louis Murat : nonchalant, la dégaine négligée, sans un sourire, Jean-Louis Murat semble être ailleurs que sur scène, comme parachuté là par hasard. Et puis « la » voix, toujours unique, prenante, enveloppante, qui en fait son atout majeur. Et puis ses chansons ; un univers unique. En arrière-plan, trois musiciens entassés dans un coin de la scène quasi pas d’échange entre eux et lui. Pas plus qu’il n’en créée avec le public baissant la tête ou tournant le dos pendant les applaudissement. Bon OK c’est beau, c’est bien chanté, bien joué. Et puis ? Passer les disques et fermer les yeux, ça suffit. Paraît qu’à la fin, il a parlé et souri. Pas eu l’envie d’attendre la fin…
Diane Dufresne a crée ‘‘Sinéquanone’’, un show réaliste et profond sur la situation de notre « Terre planète bleue » où l’on « Tourne en rond ». Concernée et impliquée, la star québécoise sait sensibiliser le public de sa poésie et de son énergie. Ses mots qui font mouche. Reprenant ses anciens titres qui ne manquent pas d’« Oxygène » ou offrant ses derniers titres pour « Partager les anges ». Elle délivre, intemporelle, un message d’humain qui oscille entre désespérance et étincelles d’espoir. « La condition sinéquanone de ce 21e siècle, c’est de changer le monde ! Et le monde c’est nous. »
Kevin Parent a choisi de faire un show seul à la gratte, il se dandine sur sa chaise… « C’est comme ça que j’ai commencé, acoustique dans les bars, ça donne une leçon d’humilité. » Chanson-folk à texte, belle voix, poésie simple et touchante, miroir d’une génération trentenaire un peu désabusée. « J’aimerais prendre le temps de faire la paix avec quelques souffrances. »
Ben l’Oncle Soul est un concept vintage jusque dans le look vestimentaire des 9 membres du groupe (bleus de travail, bretelles, fines cravates, bérets ou chapeaux, pantalons côte de velours…). Vintage aussi dans le style musical choisi (Motown à fond, trémolo de soul à gogo, piano langoureux suivi de swing cuivré avec des choristes se la jouant choré des Supremes). On se croirait dans les sixties aux US. Pourtant ce sont des Frenchies ! Phénomène de mode super en place, mais sûrement éphémère, sauf si renouvellement total pour le deuxième disque…
Vincent Vallières et Miossec dans le même show, curieux choix ! Le Brestois qui tangue, s’accrochant à son micro qu’il maltraite tout au long de son show, broie sa noirceur d’un rock sombre et écorché est aux antipodes du Québécois qui positive ses chansons folky avec une certaine naïveté hippie touchante. Une sorte de soirée Ying et Yang. Mais le public (bien plus ouvert qu’en France) s’adapte et apprécie chaque univers à sa juste valeur.
Hôtel Morphée est un quintette chanson d’inspiration traditionnelle et post-rock, (contrebasse, guitare, batterie et deux violons dont un avec chanteuse). La voix évoque (hélas !) les intonations de Cœur de pirate, mais les textes (ouf !) n’ont rien de gnangnan, bien que la robe noire lamée laissait présager le pire…
Gaële : 3 cuivres, un batteur, un synthé et une petite brune au chant et au piano ou à l’accordéon. La pétillante Française de plus en plus québécoise a pris une belle assurance sur scène : elle danse, s’affirme avec humour… bref, elle s’éclate et ça se communique ! Sa musique a pris de l’épaisseur et sa variété est assumée. Un petit bout de femme intelligente qui sait fort bien monter sa barque.
Le temps passe sur nous comme sur les Lo’Jo qui ont déjà de la bouteille, c’est un fait. Mais l’alchimie de la voix masculine de Denis, qui descend profondément dans les graves, se mariant à celles, féminines et cristallines, des deux chanteuses, fait toujours son effet magique. La musique est toujours world à tendance orientale. Le violon-frisson est toujours là et le voyage encore garanti.
Crash ton rock, comme son nom l’indique ! 4 manches à cordes en avant, une batterie et un chanteur. Quatre casquettes, un béret contre une tête nue. Du rock à reprendre en chœur, une bière à la main, inclus les « Who ho whoua, who » de rigueur. Tel un bulldozer sans freins ça fonce linéairement. On est écrasé et content de l’être. Ou on fuit…
Moussette, lointains héritiers d’Harmonium et Beau Dommage, ce quintette entre post-rock et pop mélancolique a un charme fou. La voix du chanteur y est pour beaucoup. Les harmonies font le reste. À suivre de près.
Monogrenade, quintette sous influence Karkwa autant niveau voix que style musical : synthé et violoncelle en avant, arythmies fréquentes, envolées des voix (car en fait, il n’y a pas qu’un leader ici). Chaos orgasmique parfait.
Xavier Lacouture n’a peur de rien : seul à la guitare en excellent show man, il emballe le public avec ses histoires marrantes entre les chansons. Acides parfois, tendres aussi, mais surtout bourrées d’humour intelligent : « Donner c’est bien, fredonner c’est mieux », « Une bombe anti-mystique par les sectes ». On en redemande.
Shampouing, quatuor rock avec chanteur planqué sous sa casquette. Ici les guitares sont reines et les mélodies aussi.
« Océan de vibrations dans lequel je veux me baigner » chante Yan Perreau en ouverture de son mégashow gratuit sous les étoiles de Montréal. Et des vibrations, il sait en donner. De la chanson au rock, jusqu’à la transe électro, il s’offre sans compter, éperdument heureux d’être rendu là où il est arrivé. Et ses good vibes sont totalement contagieuses.
Malajube au Théatre Maisonneuve avec des places assises, ça fait tout drôle. Pour décors, ils ont installé au plafond un rubiscube géant (une douzaine de mètres). Ce spectacle-concept, dont tout avait été gardé secret sauf le titre « Cubes rubiques », était sans conteste LA grande surprise offerte par le festival. Quatre facettes différentes du quatuor (bon… un cube, quatre faces ? vraiment ?) étaient exposées en autant d’actes et tous les hits des albums de Malajube ont été revisités, réarrangés, remis en valeur. Acte 1 : Malajube façon Kraftwerk, avec costumes scintillants, débordements de synthés, beats électro et un plaisir manifeste. Acte 2 : le groupe reprend avec un brin d’humour une part de son répertoire « à la Harmonium », formule plus acoustique, harmonies seventies, une chorale de 6 chanteurs. Entracte. Au retour du public après la pause, obscurité complète qui dévoile, au grand étonnement de tous… le légendaire groupe métal Voïvod. Acte 3 : Voïvod joue Malajube, poussant « Osselets », « Fille à plumes » et « 333 » jusqu’à une pesanteur inégalée, avant d’être rejoint par les membres du groupe, ravis de la réaction suscitée par le canular. Puis, Acte 4, retour au Malajube prog-rock qu’on connaît mieux, suivi d’une loooooongue ovation. On n’oubliera pas de sitôt l’occasion improbable d’avoir vu Malajube et Voïvod réunis sur scène et, de surcroît, à la proprette Place des arts.
Avec son nouvel album en poche, Radio Radio explore une palette de sons plus diversifiée qu’auparavant. Davantage animateurs d’une soirée de délire en boîte de nuit qu’artistes en tour de chant, le trio costumé anime, mixe, rappe, se trémousse, blague. Hélas son « Cabaret du musée Juste pour rire » est trop bondé pour que tous les spectateurs puissent répondre à l’appel à la danse. Pourtant, juste à regarder Jacques, Gabriel et Alex bondir d’un côté à l’autre de la scène, on a l’impression d’avoir participé à un mémorable « party » acadien.
Alex Nevsky, véritable belle découverte de ces Francos, le jeune Russe de Montréal propose d’excellentes chansons-rock construites avec finesses. Les mots coulent, les breaks musicaux s’enchaînent, la voix mène la danse. Le piano est la pierre angulaire de la construction de cet édifice musical. Le slam peut se pointer juste après une poignante mélopée ; peut suivre aussitôt après un rap déjanté qui « danse sous les stroboscopes ». On attend l’album pour la rentrée…
Kent accompagné de Fred Palem (un orchestre à lui tout seul avec sa guitare !) est empreint d’humanité et de rage. Il distille ses messages positifs par chansons interposées. Toujours un grand moment !
Cédric Watson et Bijou Créole : le plus surprenant n’est pas de se croire en Louisiane près du bayou en pleine rue Sainte-Catherine de Montréal, mais plutôt de constater que le chanteur cajun à accordéon au fort accent « Zarico » est un jeune black qui fait swinguer le plancher.
Benoît Paradis adapte librement Boris Vian : « Je fume systématiquement pour oublier la merde que je suis dedans ». Jazzy et humoriste, le trio faussement nonchalant met en lumière une sorte de Gaston Lagaffe attachant. « C’est sur moi que le pigeon va fienter, tout m’arrive à moi », adaptation de Sinatra… Tout un personnage, qui réchauffe L’Astral et les fans venus pour entendre les chansons « brunes » de Bernard Adamus, dont il fait aussi partie du groupe. Le folk country blues de l’auteur-compositeur-interprète s’est avéré plus mur que sur disque, avec plusieurs chansons-histoires inédites qui racontent la vie à Montréal, la nuit dans les tavernes ou à la maison, sans le sou. Peu savent ainsi alterner chansons à boire festives en mode fanfare et moments de recueillement où chacun écoute religieusement les textes aux images crues.
Vulgaires Machins : du rock qui a du sens. Des textes manifestes, une attitude punky depuis 15 ans, un groupe unique, 3 gars et une fille qui ne font aucune concession. Leur énergie soulève toujours les foules. Mélodique derrière les riffs rentre-dedans, leur musique est devenue un porte-drapeau (noir ?) du Québec qui ne s’endort pas !
Les nouveaux habits musicaux de Louise Forestier sont faits sur mesure par le groupe El Motor (dans lequel officie son fiston !) et c’est ce qui pouvait lui arriver de mieux. Ce mix de chant intemporel enrubanné de rock et une vraie réussite.
Sur une petite scène extérieure arrosée d’une pluie torrentielle, Manu Militari offrait l’une de ses rares performances montréalaises depuis la sortie de « Crime d’honneur ». Son hip-hop réfléchi dont le message social va beaucoup plus loin que celui de bien des artistes qui se disent engagés, rejoint ceux qui en ont marre du bling-bling, des gangsters et des clichés passé date. Une heure qui a passé trop vite…
Mara Tremblay : de la chanson franche et sans pudeur, relevée par d’excellents musiciens comme Olivier Langevin et Jocelyn Tellier. Ce retour très attendu de la chanteuse qui a influencé toute la nouvelle génération, des Cowboys frigants à Marie-Pierre Arthur, après un long congé de maladie a été chaudement applaudi. Pour l’occasion, Mara a offert son dernier album, mais aussi réarrangé des succès qui remontent jusqu’au « Chihuahua » (1999).
Oxmo Puccino : il semble revenir à Montréal chaque année et, bon an mal an, fait salle comble. Un public conquis d’avance, qui n’attend pas d’invitation pour participer en paroles et en gestes, donnant l’impression d’assister à une manifestation sportive. Le spectacle le plus généreux de l’édition (plus de 3h de musique en continu et d’innombrables rappels). Une grande messe plus rock que hip-hop, avec des succès pour ses fans de tous les âges.
Damien Robitaille : fini le jeune homme planqué derrière ses claviers, Damien s’est muté en vrai showman à l’aise, jouant même le macho entre deux blagues. Le band qui l’entoure va jusqu’aux cuivres et choristes (Gaële et Amylie). Style crooner à Ray Ban au départ, il strip-tease son costume rouge alors le public lui envoie un soutien-gorge accompagné de cris de jeunes filles !
Quatre musiciens entourent Arnaud Fleurent-Didier de façon aérienne et classe alors que passent en fond des diapos, voire des films (telle une interview du professeur Choron). Lui passe du piano à la guitare ou même au synthé sans sourciller. Sa silhouette de grand Duduche tout de blanc vêtu mène le bal qui monte en crescendo raffiné, délicat, harmonieux et rock dans l’âme à la fois. Ce show complet est une vraie réussite.
Après beaucoup de formules et de propositions de shows audacieux, Pierre Lapointe se lance dans le périlleux exercice du piano-solo, âme à nu. Il s’y dévoile entre pudeur et tristesse avec quelques pointes d’humour parsemées ici et là, désamorçant le noir de beaucoup de ses titres. Le piano sert d’écrin à sa voix toujours superbe. « Quand on est un chanteur dépressif comme moi, on se doit de faire quelques chansons joyeuses », plaisante-il pour présenter « Émilie l’hermaphrodite ». Dépouillées ainsi, ses chansons étincellent, ses mélodies s’imposent et sa poésie flamboie.
Le public réagit immédiatement aux invectives rock de Caféïne qui l’enflamme de ses mélodies pop-rock. Tout est imparable, carré, impeccable. Les chansons sont autant de perles et l’on se demande pourquoi ce performer, cet Iggy Pop québécois, n’a toujours pas accès à un succès franc et massif.
L’année prochaine, la 23e édition des FrancoFolies de Montréal aura lieu du 9 au 18 juin.
Serge Beyer & Marie Mello
Photos Valérian Mazataud et Michel Pinault







































