
Tadoussac (Québec), du 9 au 13 juin 2010
« Le plus grand des petits festivals » lève avec éclat le rideau sur le bel été québécois avec 20% d’achalandage en plus et une dernière soirée à guichets fermés dès 20h le samedi soir. Le mélange des couleurs, l’éclectisme, l’alchimie de sa programmation expliquent sa réussite autant que la proximité entre musiciens, chanteurs et public de toutes générations.
Mercredi 9 juin
Soirée des artistes en résidence avec Alex Nevsky, Mathieu Lippé, Marcie, Marie-Philippe Bergeron, Antoine Corriveau, Manu Galure, Guillo, Sylvain Sanglier. Premiers frissons pour chacun d’entre eux disposant de deux chansons pour piquer la curiosité des spectateurs avant leurs rendez vous les jours suivants sur les principales scènes du festival.
Jeudi 10 juin
C’est Pierre Lapointe, familier des lieux, qui donne le coup d’envoi de la fête le jeudi 10 juin (scène Desjardins) au sous-sol de l’église. Seul au piano après des prestations aussi magistrales que sa rencontre avec l’Orchestre Métropolitain du Grand Montréal (100 000 spectateurs lors des Francofolies 2007) ou la création de Mutantes (Francofolies 2008), il déshabille ses chansons pour les offrir dans l’intimité au plus près du mot et de la note. Le tout agrémenté de propos teintés d’humour à l’égard d’un public acquis d’avance.
Benoit Paradis en trio (la formule de son récent album « Lâche pas la patate ») subjugue les spectateurs (chapiteau Hydro Québec) par ses facéties scéniques et musicales en farceur tendre et taquin. Le trombone de ce fou de jazz vaut la trompinette de Boris Vian. Il est sa carte de visite et le passeport avec lequel il peut parcourir le monde, échanger avec d’autres musiciens comme il l’a fait, durant le festival, en rejoignant sur scène, le temps de quelques notes, plusieurs de ses confrères.
Dans une manifestation offrant deux, trois spectacles au même moment, doublés le lendemain, la règle du jeu est de faire quelques impasses et de choisir deux lieux proches : les scènes Belle Gueule du Café du Fjord et de l’Auberge de Jeunesse par exemple. Un public plus jeune ou plus branché s’y défoule sur les chansons à danser des Tireux d’Roches (« Vive la St Jean et la St Pierre Vive la St Jean » !) dans le genre trad pur laine et avec la même vaillance sur le hip-hop de Random Recipe à l’exubérance contagieuse : cinq brassières (soutien-gorge) et un string jetés sur scène !
Même énergie un peu plus tard avec le safari ragga musical de Mad’moizele Giraf dont les morceaux de l’album « Peindre la girafe » attiraient toutes les curiosités. Autre figure des nuits montréalaises, Xavier Caféïne (rock et punk à l’origine) électrise l’assistance prête à danser jusqu’aux petites heures du lendemain.
Vendredi 11 juin
La plupart des spectacles de la veille repris avec quelques variantes dès le début de l’après-midi, le choix est large entre les artistes en résidence sur les scènes de Télé Québec, de la Marina et le chapiteau d’Hydro Québec… Guillo, d’origine aquitaine, chante avec une sensibilité à fleur de mots et de notes. C’est en quatuor acoustique que Madame Moustache (Geneviève Néron, Julie Ross et les deux Mathieu) livre son show country déjanté. Un western bourré d’humour et de tendresse pour des personnages qui laissent apparaitre les silhouettes et les tranches de vie. ..
La programmation offre ensuite un parallèle évident entre Mathieu Lippé au phrasé rodé par sa pratique du slam, conteur porté par la musicalité des mots, chanteur, et Patrice Michaud. Originaire de Gaspésie, celui-ci, sur le point d’enregistrer son premier album, puise ses idées dans le monde qui l’entoure, le restitue simplement, avec le souci du mot juste, une poésie bien réelle, le besoin de témoigner. Avec la vigueur du pamphlet lorsqu’il prend pour cible la visite à venir d’Elisabeth II, reine du Royaume-Uni (et de 15 autres états dont le Canada).
Les flâneurs du Bord de l’Eau goûtent au même moment aux joies de l’accordéon et des chansons à travers les âges du délicat virtuose Didier Dumoutier puis aux accords folk de Bon Débarras, trio au répertoire sans frontières. Du reel québécois aux sonorités du Kosovo.
Soirée sous le signe du Vieux Continent avec d’abord Manu Galure (salle Marie-Clarisse du Grand Hôtel). Chaloupant seul au piano, il surprend un public curieux par son imagination débridée et son apparente facilité d’interprète. Bouche-à-oreille aidant, la salle est pleine le lendemain et les gens le saluent debout !
Même phénomène autour d’Allain Leprest apparenté par son écriture aux meilleurs des chansonniers du Québec. Mais parfait inconnu ici. Accompagné par Léo Nissim au piano, il a donné dans le dépouillement du tour de chant, funambule sur le fil de ses mots ponctuant d’un geste, d’un regard, d’une expression du visage tel ou tel passage de ses couplets.
Plus tard sous le chapiteau et accompagné par ses quatre musiciens habituels, compteur lui aussi à zéro en termes de notoriété chez nos amis québécois, Jamait paye cash, à s’en arracher les cordes vocales en lançant ses mots à corps et à cœur perdus. Une vraie douche pour un public familier d’une chanson française plus tempérée et qui lui fait une ovation.
Samedi 12 juin
Matinée récréative avec Annie Mots (sous chapiteau) pour un public mêlant bambins et parents. La moyenne d’âge s’élève sensiblement avec l’atelier hip-hop. Le duo québécois Taktika répond à l’attente avec autant de cœur que de raison conformément à l’intitulé de son spectacle sur la scène Télé Québec. Ailleurs les slameurs en herbe entouraient Mathieu Lippé, familier de l’exercice dans les écoles.
Annulé pour cause de vent la veille, le moment le plus original du festival rassemble quelques dizaines de kayaks appareillant pour l’Anse à l’Eau. Jamais les trois musiciens de Bon Débarras (dernier album « Dans la nature jusqu’au cou ») n’auraient imaginé un tel cadre pour leur folk country ! Ni des spectateurs aussi captifs et captivés gentiment ballottés par la houle.
Début de soirée avec Anne Sylvestre qui, très attendue (complet depuis plusieurs semaines), livre un récital d’anthologie sous la forme d’un bouquet cueilli dans les trois cents chansons qui constitue le roman de sa vie. Rejointe par Yves Jamait pour un duo (« Les gens qui doutent ») elle conclut son récital par l’un des succès de la flamboyante et regrettée Pauline Julien, « L’âme à la tendresse », qui fait chavirer les cœurs d’un public qui connaît tous les couplets…
Plus tard sur la même scène Luc de la Rochellière aurait pu fêter vingt ans de chanson entre « Amére Amerika », les tubes de ses débuts et les titres du récent « Un toi dans ma tête », en toute simplicité, avec quelques pincées d’humour … et son coming out à propos de la particule de son nom qui n’a rien à voir avec aucune lignée noble. On se souvient en France de « Chinatown Blues », de « Cash City » ou de « Sauvez mon âme ». Ce méconnu chez nous mérite mieux après huit albums.
Bien après minuit Bernard Adamus, très attendu par la jeunesse, emballe l’assemblée en quelques couplets. Il importe peu dans l’ambiance (public debout) que se mots s’égarent au-dessus des corps et des têtes en mouvement, chacun connaissant par cœur tous les titres de son disque « Brun ». Révélation pour les uns, confirmation pour les autres, l’osmose est telle entre le chanteur, son propos et les jeunes qui le fêtent, que l’on pressent le début d’une histoire courant vers le succès, promise à la durée. Bernard Adamus et ses musiciens la vivent en toute simplicité. Heureux des 40 concerts programmés cet été, des rencontres et des routes à venir.
Dernier temps fort du festival, vers 1 h du matin, Elisapéi Issac qui chante en français, anglais et inuktikut (sa langue maternelle) et qui, après une brève pause, donne un second spectacle. Chapeau Madame !
Dimanche 13 juin
Après le rituel brunch à la Marina, le spectacle de clôture (deux chansons par artiste) résume le festival, ravive le regret de quelques ratages ou de tardives curiosités. A l’égard du « chanteur / poéteur » Keith Kouna par exemple avec ses rafales de mots et d’images entre slam et rock.
Soupirs et sourires de l’équipe du festival, de la centaine de bénévoles avant leur rituel « party » et sa tombola. Rendez-vous est donné du 9 au 12 juin 2011 pour la 28ème édition.
Marc Legras
Photos : Michel Pinault























