« Huis-clos » pièce sonore post-Psykick Lyrikah de mr.teddybear asticote la conscience entre rêve et éveil, sans cauchemars. Sur quel pied y danser ? Aucun car les rythmes multiples restent langoureux, à part le dubby « L’œil du cyclone ». Les Américains de Swans, Cocteau Twins, This Mortal coil, toute l’écurie du label anglais spécialiste de la cold wave 4AD trouveraient des accointances avec ces notes-là, débarrassées néanmoins des oripeaux gothiques. Plus loin « Pour l’instant » flirte avec le spleen de Mark Hollis (ex-Talk Talk). De vrais instruments achalandés avec précision rendent délicat mais prégnant le propos musical. « L’Enfer, c’est les autres » entendait-on chez Sartre, la version homonyme de mr.teddybear dialogue plutôt avec humanité et nous réconcilie avec elle. La jaquette au tissu orné de dorures contrastant avec le personnage au masque à gaz à l’intérieur, en constitue l’écrin idéal. Pourvu que ce huis-clos s’ouvre à une vaste audience !

La voie instrumentale est pour toi royale ou par défaut, car tu n’es pas satisfait de ton chant par exemple ?

Honnêtement, je ne sais pas trop. Disons que ce n’est pas mon mode d’expression. La micro-expérience que j’ai eue en chant m’a amplement suffi. C’était il y a longtemps et ce n’était pas très brillant. Je ne sais pas si ça m’intéresse de chanter finalement. Je me sens plus à l’aise à illustrer des trucs, qu’à les exprimer aussi directement que dans le chant. La musique est pour moi plus riche, plus nuancée. J’ai même eu longtemps beaucoup de problèmes à écouter des morceaux chantés. Dans les rares que j’écoutais, l’ambiance ou bien la force émotionnelle du chant comme instrument, m’intéressaient plus que ce qui se racontait. Les mots me dérangent un peu. Je préfère laisser la musique montrer, guider et évoquer.

« Huis-clos » serait donc un dialogue uniquement entre musiciens  ?

Je ne sais pas si l’on peut vraiment parler de dialogue. Je l’ai fait un peu comme un album d’errance, avec un point de départ, et pas forcément d’arrivée d’ailleurs. Il y avait déjà un fil rouge quand j’ai convié les musiciens de l’album à y participer et je n’ai fait que leur proposer d’y ajouter leur touche. Cela dit, leur contribution est d’une richesse que je n’aurais jamais imaginée. Ils sont de vrais musiciens, avec un jeu, une culture, une méthode que je n’ai pas à l’origine et que je commence à peine à comprendre. Je dois donc les remercier pour ça. De mon côté, je fonctionne plus à la citation. J’emprunte, j’assemble et je donne un nouveau sens à des éléments existants. Même s’il y a forcément des codes dans ma pratique, je n’y fais que peu attention,et garde toujours un œil sur la finalité, sur l’idée. Chez eux, c’est du moins mon impression, le jeu, l’expression fait corps avec la méthode. Maintenant que j’y réfléchis, il y a sûrement eu dialogue en fait, mais pas nécessairement sur le fond de l’album, qui était trop avancé à leur arrivée pour être remis en cause, même si on l’avait voulu. Mais leur apport est énorme, c’est sûr.

Comment l’as-tu construit ? Quelle matière le constitue et le cimente ?

C’est un album qui s’est construit sur plusieurs années, mais dont le point commun de tous les morceaux est qu’ils ne se sont jamais faits dans l’urgence, dans le besoin de faire, contrairement à ce qui animait ma participation à Psykick, qu’après coup, je juge un peu « panique ». Mais c’était comme ça sur le moment. « Huis-clos » n’est pas fait comme ça, ce n’est pas une réaction épidermique à quelque chose. Au contraire, c’est plus un travail de notes, de dessins en marge de pages, de réflexion. Une sorte de mise à plat, de création par le vide. On m’a conseillé une fois, en parlant de son, d’aller m’asseoir dans un parc, de fermer les yeux, et d’essayer de détecter à l’oreille d’où viennent les sources sonores qui m’entourent. C’est un peu mon idée pour Huis-clos. Je connaissais depuis longtemps Alexandre (basse), et Mathieu (guitare acoustique), mais nous n’avions pas pas de projets réels jusque-là. J’ai rencontré Benjamin (guitare électrique) sur un projet où nous étions conviés tous les deux, et on a bossé à trois avec Alex. Le courant est passé assez vite et assez facilement . J’ai essayé de toujours leur apporter une matière à la fois solide et à la fois suffisamment large pour qu’ils puissent s’exprimer librement. C’est pour ça que j’ai du mal à parler de dialogue sur Huis-clos, car j’ai quand même l’impression de leur avoir proposé quelques espaces libres, dans un sentier très balisé. Pour ce qui est de ma partie, il y a vraiment de toutes les époques : pendant, après et bien après Psykick, et parfois bien avant. Il y en a même des très vieux morceaux que je suis très surpris d’avoir retrouvé en bon état. Cela dit, j’ai très peu touché la structure et le sens des morceaux, qui, eux sont intacts. Il y a juste eu quelques mois de remise à niveau en termes de son, de liant entre les pistes, des histoires de cohérence en somme. Mais globalement, j’ai peut-être fait moins dans le charcutage de samples. J’ai l’impression que ça sonne plus fluide, moins industriel. Il y a même des parties au clavier. Par contre, j’aurais tout le mal du monde à théoriser sur la manière dont s’enchaine les morceaux, puisque je les enchainés les uns après les autres dans une playlist et c’était réglé en 5 min. Je ne sais même pas s’il y a lieu, en fait. Moi j’y vois quelque chose, mais ça me regarde et c’est un sujet que je laisse à chacun.

La production est très fine, aucun instrument ne s’impose en « ténor ». Une volonté ?

Une volonté, je n’irais pas jusque là. J’aime juste que les éléments s’imbriquent bien les uns dans les autres, le juste équilibre, le respect de l’idée. Tant que je n’ai pas réussi à l’illustrer correctement, ça me dérange, et j’ai tendance à rajouter des éléments plutôt que d’en enlever. En plus, n’ayant pas réellement de culture musicale ancrée dans un seul domaine, du coup, je n’ai pas vraiment d’instrument de prédilection. La musique pour moi est un peu comme un diaporama, qu’on pourrait mettre constamment dans le désordre, ça voudrait toujours dire un truc. Ça m’incite plus à chercher une idée et la suivre qu’à autre chose. Si quelque chose s’impose, ce serait éventuellement une direction, une couleur d’ensemble qui me ferait utiliser tel son plutôt que tel autre, mais je ne réfléchis pas jusque là quand je me mets à bosser.

Le titre « Huis clos » est-il en lien avec la pièce de Sartre ?

Non. il n’y a pas de réelle volonté de citer quelque chose. Je me garde bien de jouer au littéraire érudit. En plus, je n’ai jamais lu Sartre. C’est plus l’idée de lieu fermé qui m’a attiré. Va savoir pourquoi… Je trouvais ça pertinent au vu de ma condition sur le moment, en tant que musicien et en tant que français. Je n’y ai pas vraiment pensé, c’était le bon titre.

« L’enfer c’est les autres » dit Sartre, mais justement ton album n’est pas lugubre. Il oscille entre Enfer et Paradis, ombre et lumière, soit la vie en général ?

Je n’ai pas très envie de séparer la chose en deux pôles de cette manière. J’ai l’impression que Huis-clos est un album secoué par des énergies contraires, mais qui finissent par cohabiter pacifiquement, non sans négociation. Je n’assume pas des masses la référence biblique que tu évoques dans ta question, mais par contre « entre ombre et lumière », ça me parle assez. J’aimerais te répondre par une autre phrase de Sartre, qui m’a frappé, sur laquelle je suis tombé par hasard : « […] il est impossible d’apprécier correctement la lumière sans connaître les ténèbres ». Je ne sais pas si c’est ce qu’il voulait dire, mais je ne conçois pas la vie sans noirceur, sans ombre. Du moins, ne pas voir cette part, reviendrait pour moi à se mentir à soi-même. Avoir les pieds sur terre me permet d’apprécier d’autant plus la grâce et la mystique de certaines choses. C’est peut-être la conséquence de trop d’information. Plus on a l’impression d’en savoir, plus on a de mal à se faire sa vision du monde. La communication est une notion omniprésente aujourd’hui, et peut parfois se révéler anti-démocratique. Il devient d’autant plus difficile de se poser en tant que personne à part entière. Huis-clos s’est fait un maximum dans la non-communication, est issu d’envies de paix, de rien et de personne.

Le rêve éveillé ou la conscience endormie, les états latents me sont aussi évoqués ? Un objectif pour toi d’endolorir et de faire perdre ses repères à l’auditeur, en le plongeant dans un état second ?

Je ne pense pas avoir eu d’objectifs particuliers concernant l’auditeur. J’ai fait cet album assez égoïstement pour moi et parce que je voulais faire un truc beau et pas trop con. En plus, j’ai un rapport bizarre avec l’idée de lâcher prise. Je bosse sobre et en pleine conscience justement. Peut-être que je comprends mal ta question, mais tu sembles dire que passer de la conscience au rêve est quelque chose de douloureux. Au contraire, j’ai voulu ce disque comme quelque chose d’assez pacifique, qui puisse faire voyager assis les yeux fermés. Ce n’est que de la musique, je n’aurais jamais la prétention de violenter les gens rien qu’en leur faisant écouter ce que je fais. Après si l’auditeur ressent une violence, la question peut devenir intéressante à discuter, parce que de mon côté, j’ai juste voulu bien faire, et j’ai plus ressenti de plaisir à l’ouvrage que de douleur. Cela dit, pour revenir sur le rêve, c’est un domaine qui me fascine, que j’explore à loisir. Je lit des bouquins dessus mais je me sens absolument incapable de t’en parler. Ce que je peux te dire, c’est qu’effectivement, les morceaux de Huis-clos évoquent des trucs pour moi, mais je ne veux pas imposer ma vision à quelqu’un qui va écouter avec son propre vécu, sa propre histoire personnelle. Ce je pourrais avouer éventuellement, c’est d’aimer faire résonner des choses autant chez moi que chez les autres, sentir qu’il se passe un truc à l’intérieur, mais ce n’est pas une information très originale. Désolé, c’était une question passionnante, mais je ne peux pas vraiment y répondre.

Apprécies-tu un des labels britannique phare des 80-90’s 4AD, This Mortal Coil, Cocteau Twins, etc. ?

Je n’ai jamais jamais écouté Cocteau Twins, un peu This Mortal Coil, mais il y a trop de choses que je trouve moches dans leurs albums. Je serais beaucoup plus Dead Can Dance, Bauhaus, The Cure, parce que j’ai un peu grandi dans ses sons là, mais pas uniquement. Quelques trucs assez extrêmes aussi, genre Diamanda Galas ou Einstürzende Neubauten. J’assume complètement les influences un peu dark wave, mais ce serait réducteur de ne parler que de ça.

De même pour Mark Hollis post Talk Talk ou encore les Swans ? As-tu des modèles en matière de musique instrumentale ?

Aïe. On m’a conseillé d’écouter Mark Hollis mais je l’ai jamais fait. Des modèles vraiment ? Je pense plutôt piocher des trucs à droite à gauche dans ce que j’aime. J’adore la science de Dj Shadow à fouiller en permanence, et le respect énorme qu’il a pour les artistes qu’il sample, et bien sur la musique qu’il fait, plus sur « Endtroducing » et deux ou trois trucs sur « Private Press ». On m’a beaucoup gavé avec le classique, que j’ai du coup mis beaucoup de temps à apprécier correctement. De tête comme ça, je te citerais « Casse-Noisette », Moussorgski et des trucs plus contemporains style Arvo Pärt, Górecki, Philippe Glass, surtout sa BO du film « Koyaanisqatsi », un grand moment. Je suis un grand profane en classique, mais j’ai conscience de la puissance du truc quand je vois les vrais érudits en la matière en parler. Certains sont vraiment habités, c’est passionnant à regarder. Je ne me lance pas dans les musiques de films ou les bandes originales parce qu’il y en trop, juste au pif : « Taxi Driver » par Bernard Hermann, « Candyman » par Philippe Glass, « Donnie Darko » par Michael Andrews, le jeu Myst par Robin Miller, la musique de « Suspiria » par Goblin, « The Thing » par Ennio Morricone… La musique de Zodiac, le film de Fincher, est très chouette aussi, celle de Bruno Coulais pour le film Coraline est vraiment bien aussi. J’aime beaucoup l’ambient, qui est assez souvent et malheureusement réduite dans la tête de certains à quatre pistes au synthé, alors que ce n’est pas du tout ça. Biosphere, notamment retient beaucoup mon attention avec Substrata et Polar Sequence. Ce n’est pas une musique uniquement fonctionnelle. J’aime bien l’idée de musique qui s’intègre à l’environnement sonore de l’auditeur, l’enveloppe. Il y a ça dans « Substrata » de Biosphere et les deux albums de Set Fire to Flames chez Constellation, qui eux ne font pourtant pas d’ambient. Parfois on ne sait plus trop ce qui se passe, il n’y a plus de musique mais on est encore dans le disque. Mais là où Biosphere fait décoller, les albums de Set Fire to Flames malmènent et perdent, eux, je trouve. Il y a le post-rock aussi, avec Godspeed You Black Emperor! Un peu de rap, Mobb Deep, le premier Nas, des vieux trucs à droite à gauche, mais avec le rap, j’ai parfois l’impression que c’est un mec qui te prend la tête entre les mains et qui te force à l’écouter. J’ai un peu de mal avec ça, mais j’aime tellement la force du truc que j’y reviens souvent. Je n’ai pas vraiment de musique de prédilection, mais il y a un fil rouge, comme chez tout le monde j’imagine. Chacun écoute ce qui sonne a ses oreilles, moi j’aime bien les albums ambitieux, les fines mécaniques, le mystère, l’émotion forte, la brutalité parfois, entre autres.

Comment interviens-tu dans le label Dezordr Records et quelle est est la philosophie ? La culture libre est un des moteurs ?

Ce qu’il faut savoir c’est que Dezordr Records, c’est six personnes (Dtracks, Weedafresh, Shiyugosha, Stekri, La Main Gauche, du groupe K2C et moi-même), et de surcroit six artistes tous en activité chacun à leur rythme. Nous avons donc plus un fonctionnement en tant que collectif que de label à proprement parler. L’idéal pour approfondir, ce serait de nous avoir tous les six, car nous avons tous un style qui nous est propre, mais on se rejoint je pense sur une idée de simplicité dans la démarche, sur une manière de faire les choses artisanalement. Nous aimons bien les beaux objets et je pense qu’aucun de nous n’est prêt à adapter sa musique à quoi que que ce soit d’autre que ses propre envies et visions. Dans Dezordr, il n’y a pas vraiment de chef. Je ne suis qu’un maillon dans une dynamique de groupe. Chacun apporte quelque chose de bien particulier et tout ça se conjugue pas mal. J’essaie de mon côté de partager avec eux les choses que je sais, comme ils le font avec moi. Du coup, effectivement la culture libre est importante dans le sens où nous sommes beaucoup dans le plaisir et qu’Internet est une caverne d’Ali Baba. Si nous faisons nos sessions gratuites, ce n’est pas pour revendiquer quoi que que ce soit ou pour nous positionner en découvreurs. C’est pour le bonheur de découvrir, d’assembler des morceaux que nous aimons et de donner du sens à l’ensemble. Plaisir d’offrir, joie de recevoir. C’est un peu tôt encore pour parler de politique de label, mais ce que je sais, c’est qu’aucun de nous n’a envie de se faire avoir en passant par un schéma de distribution classique, où non seulement nous perdrons de l’argent, mais où nous nous retrouverons avec toutes les scories invendues des majors du disque. C’est très inadapté à nos activités, à mon avis. Mais qui sait ce qui se passera, ce que j’espère, c’est que tous autant que nous sommes, nous serons fidèles à nos envies. Accessoirement, maintenant que je suis libre de mes « obligations » ainsi que le label, nous allons bosser le live. C’est du moins notre prochain objectif. Ce sera peut-être plus simple et plus parlant pour faire parler de nous.

Propos recueillis par Vincent Michaud

« Huis-clos » (Dezordr Records)

http://mrteddybear.bandcamp.com

 

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