Changement de label, amours défuntes, disparition de son père… ces dernières années n’ont pas épargné Jeanne Cherhal. « Charade », son quatrième album, a des airs de journal intime. Mordant, libéré et lumineux. Que vos oreilles le caressent avec attention. Elles en sentiront les cicatrices (quasi) refermées, la peau lisse parfumée et la constellation de grains de beauté.





Mon premier est une période d’amours animales. Mon second est une tête de sanglier empaillée. Mon tout était le grand mot du candidat Sarkozy, une promesse dont il a été victime.
RUT – HURE (RUPTURE)

Quand je suis partie, je devais encore un disque à mon ex-label. Mais, l’envie n’y était pas. Je ne suis pas du genre à me projeter dans l’avenir et à mettre des chansons de côté pour la prochaine décennie. J’ai besoin d’être dans un état d’excitation pour créer, et là, j’avais l’impression de plafonner. J’ai signé avec eux en 2001 ; je devais m’en émanciper. Ils me voyaient encore comme une enfant, ça m’étouffait. Une fois le changement de maison de disques fait, je ne me voyais pas revenir en studio avec les musiciens qui m’avaient accompagnée sur scène. Ca s’était très bien passé, mais il y avait là une incohérence. Il me fallait là aussi du changement.

Mon premier est un soleil qui s’éclipse sur la fin. Mon second est un suffixe qu’adore Ségolène Royal. Mon tout est votre seule compagne quand tout est désert.
SOL… – ITUDE (SOLITUDE)

Au départ, nous sommes partis avec Yann Arnaud, l’ingénieur du son de Syd Matters, pour bosser une semaine en studio à Madrid. Pour se tester, sans obligation de résultat, en toute liberté. On a commencé par quelques piano-voix, puis je me suis mise spontanément à la batterie. Pour rigoler, pour voir. J’étais comme une gamine devant de nouveaux jouets. L’expérience a été concluante ; nous sommes revenus avec les maquettes de cinq chansons. On a donc décidé de systématiser le procédé ; il faut bien prendre des risques pour avancer ! Pendant un an, j’ai donc enregistré toute seule chaque piste de chaque instrument, tous les chœurs… C’était à la fois hyper enthousiasmant, mais aussi très laborieux. Au bout d’une semaine de travail, je saturais et prenais la poudre d’escampette. Je me réfugiais à Nantes, dans un grenier en Auvergne ou à La Réunion pour prendre du recul et trouver des solutions. Avec le temps, j’avais sans doute besoin de cette grande solitude pour me confronter à moi-même et me délester de certaines choses. Je ne remercierai jamais assez Yann Arnaud qui m’a accompagnée dans cette aventure. Sans lui, il n’y aurait pas eu « Reviens-moi », par exemple. Il m’a enregistrée à mon insu alors que j’improvisais au piano. Il a eu raison ; l’ossature du morceau était là. J’aurais pu passer à côté. Pareil pour « Plus rien ne me fera mal » : j’avais douze titres prêts et il m’a demandé une chanson avec le vent dans le dos et plein d’accords. Le défi m’a plu ; la contrainte, c’est toujours très galvanisant.

Mon premier est le premier jeu de hasard en France. Mon second est un frottement qui fait du bien en plein hiver. Mon tout est le genre où excelle Christine Angot.
LOTO – FRICTION (L’AUTOFICTION)

Je me suis toujours confrontée à mon petit égo pour écrire. Mais je n’ai par ailleurs pas envie d’étaler l’intégralité de ma vie privée. Alors je transpose. On ne m’a jamais demandée en mariage, par exemple… Dans « Hommes perdus », je parle effectivement de trois hommes importants dans ma vie, notamment mon père. Mais ce n’est pas pour hurler sur scène : « Papa, tu me manques ! ». Là serait l’impudeur. Je suis donc partie sur des non-dits, des ellipses. J’adore l’idée que tout ne soit pas dit, que l’auditeur, son imagination et ses émotions, puissent s’immiscer dans le texte. Je ne veux pas prendre trop de place.

Mon premier qualifie les moments qui durent selon Bashung. Mon second est, d’après Higelin, tout bonheur que la main n’atteint pas. Mon tout est, peut-être, l’un des carburants de « Charade ».
DOUX – LEURRE (DOULEUR)

Cela a été plus éprouvant que douloureux. L’enregistrement en solitaire a parfois été pesant. Quand on t’annonce que la sortie de ton album, fini depuis huit mois, est reportée, c’est aussi pénible. Tu as cette envie étrange de t’en débarrasser, de le voir vivre… Cet album m’a demandé beaucoup. J’ai pleuré plusieurs fois parce que je n’arrivais pas obtenir de moi, ce que je voulais. Je me suis même endormie une fois, à 2h du matin, sur ma guitare alors qu’on était en train d’enregistrer une prise.

Ma première est la lettre taboue de l’alphabet. Mon second est le nom de l’auteur de « Pêcheurs d’Islande ». Mon tout est un adjectif qui sied à « Charade ».
Q-LOTI (CULOTTÉ)

Je ne sais pas si je suis culottée, mais j’ai de la personnalité. C’est d’ailleurs ce que j’aime chez Camille ou Higelin. Leur personnalité façonne leur œuvre. Elle en est indissociable, et son expression ne se borne pas aux sujets abordés ou à la musique. Peut-être que ma personnalité est moins fardée, moins cachée. Depuis « L’eau », je m’autorise plus à utiliser le « je ». Et les colères qui sont à l’origine des chansons sont peut-être plus visibles maintenant. J’ai besoin de cette dynamique. La colère, c’est une énergie très particulière : physique et intellectuelle, instinctive et réfléchie, elle est à la fois positive et destructrice puisqu’elle veut changer la situation. « Pays d’amour » a été écrit après une émission que Daniel Mermet avait consacrée sur France Inter à la garde à vue. Elle m’a mise en colère ; je ne pouvais pas faire autrement que de l’écrire. Mais ces colères ne portent pas que sur des phénomènes de société. Elles portent peut-être de moins en moins dessus. Je pense que c’est un effet de l’âge. Les relations hommes-femmes, les relations amoureuses dans toutes leurs dimensions, y compris sexuelles, me préoccupent plus qu’auparavant. A 25 ans, je n’avais pas envie d’en parler. Maintenant, ma pudeur est ailleurs.

Texte Sylvain Dépée / Photo Raphaël Lugassy

« Charade » – Barclay

www.jeannecherhal.net

Publié le