La rappeuse du Blanc-Mesnil continue de dénoncer le malaise social et la bêtise humaine. Son troisième album est un concentré de colère cinglante et sarcastique servie par un flow rugueux et une écriture à couper le souffle.

« Longueur d’Ondes parle de rap et c’est sur moi que ça tombe ? Trop cool ! » C’est une fille comme ça, Casey : cash et drôle. Depuis ses débuts, il y a près de quinze ans, elle a développé un verbe furieux et une maîtrise des allitérations qui en font aujourd’hui l’une des principales figures du rap underground. « Libérez la bête » explore la même veine contestataire que ses précédents disques. Elle y dénonce l’ostracisme dont sont victimes les banlieues, les galères de ses habitants et le manquement des politiques. Portées par une ambiance électrique et urbaine, les rimes chahutent l’auditeur comme une manif anti-Sarko. Les mots saignent comme des blessures à vif et l’amertume brûle la peau. Pourtant, sous la révolte du propos pointe un idéalisme intransigeant et nourri d’espoir(s). Rencontre…

Qui est la bête décrite dans ton album ?

Elle peut être n’importe qui : un sans-papiers, un nègre, un estropié… Selon le contexte politique ou social, chacun d’entre-nous peut se retrouver mis au ban de la société. C’est ce que j’ai voulu dire sur ce disque, en l’écrivant sous forme de chasse à l’homme.

Le colonialisme est un thème récurrent dans tes morceaux. Pourquoi te tient-il autant à cœur ?

Plus jeune, je ne savais pas grand-chose sur la traite des noirs et l’histoire des Antilles, d’où je viens. Alors maintenant, j’essaie de créer de l’information sur ce sujet pour les autres, les gamins des quartiers. J’ai besoin que ce genre de morceaux existe.

Rapper c’est informer ?

Pas seulement, mais oui ! Ce n’est pas juste une musique pour bouger en boîte. Le rap permet de faire un zoom sur des situations occultées, ou alors abordées de façon trop caricaturale. J’aurai pu me contenter de raconter les parties de foot ou les discussions autour d’un Tropico bien serré en bas des tours, mais non. J’ai choisi de dire que les quartiers sont les sas d’entrée de toutes les misères. Ils l’ont toujours été. Cela ne m’empêche pas de me marrer avec les mots : je ne suis pas non plus le baromètre de la banlieue !

Sur « Mon plus bel hommage », chaque rime est un coup de lame caustique et virulent. A qui sont-ils destinés ?

Aux politiciens de tout poil, à la France. Les gouvernements ont beaucoup appelé les banlieusards et les gosses d’immigrés a plus de civisme et de citoyenneté. Comme si pour les pauvres crevant la dalle, c’était la priorité ! Mais je me suis dit : très bien, je vais faire mon acte citoyen. Je vais léguer à notre beau pays quelque chose à la hauteur de ce qu’il m’a donné : une gerbe. Ce titre n’est rien d’autre que ça.

Tu dénonces aussi les excès du rap, le bling-bling et la flambe. Cela ne t’a jamais attiré de problème ?

Non. Je ne tape pas sur les rappeurs frimeurs pour le plaisir, c’est une façon de parler de la connerie humaine en général. Je grossis le trait pour en faire des archétypes de trous du cul, mais la bêtise n’est pas l’apanage du rap, elle est partout. Avoir un œil critique sur son propre milieu est simplement une lucarne pour regarder le monde.

Tes textes sont un condensé plutôt impressionnant d’allitérations, assonances et jeux de mots. Tu les travailles beaucoup ?

Certains, oui. Mais je m’interdis de les retoucher trop, parce que quand je commence, je n’arrête plus ! Je préfère garder ce qu’il y a de brut et instinctif dans les textes. La technique, à proprement parlé, m’est surtout venue avec le temps. Les premiers textes que j’écrivais, à 14 ans, étaient mauvais. Petit à petit, certains ont été moins mauvais. Ces allitérations et assonances sont progressivement devenues ma façon de penser et d’écrire.

Tu as commencé à chanter très jeune. Comment as-tu vécu l’émergence du rap français ?

Au départ, j’écoutais du son américain. Quand j’ai entendu du rap français pour la première fois, j’ai pris une énorme claque. Jusque-là, l’école nous avait appris que l’écrit était réservé à l’élite. Ce n’était pas pour nous. Avec le rap, cet interdit a sauté. Soudain, les jeunes des quartiers ont eu le droit de toucher aux mots sans avoir la tronche de Victor Hugo juste derrière leur épaule, à ricaner. Le pied !

Pourquoi as-tu attendu près de dix ans avant d’enregistrer ton premier album ?

Parce que je n’étais pas sûre de moi. J’écrivais beaucoup de textes, dont certains très mauvais : autant qu’ils restent dans l’ombre et garder le meilleur pour un disque. Je voulais être certaine de pouvoir me réécouter sans me foutre la honte ! Tout cela a pris du temps. Mais il y a une autre raison : quand j’ai commencé à rapper, je ne pigeais pas grand-chose aux contrats, aux studios, aux masterings… Je ne voulais pas aller dans le mur, alors j’ai attendu de comprendre quelque chose à tout ça.

Faut-il habiter en banlieue pour faire du rap ?

Non ! Pour porter un regard critique sur le monde et comprendre ce qu’est la vulnérabilité, le lieu où l’on vit n’a pas d’importance. Pas besoin de toucher le RMI pour avoir une conscience sociale. Heureusement ! Bien sûr, habiter en banlieue donne une légitimité ; ça permet de savoir de quoi l’on parle. Mais pour certains rappeurs, c’est devenu une posture. Comme pour les rockeurs avec leurs jeans moulant et la mèche dans les yeux : du marketing.

Que t’as apporté ton expérience avec le groupe Zone Libre ?

Faire deux fois plus de concerts ! Dans le rap, jouer trente dates dans l’année, c’est une tournée intergalactique. Avec Zone Libre, nous en avons fait soixante ! Le rap tourne moins que le rock, peut-être parce que les salles ont peur de nous programmer. Elles imaginent que des bandes d’émeutiers vont venir tout brûler. Peut-être aussi parce que le public du rap se déplace moins en concert. Après tout, beaucoup ont 15 ans. A cet âge-là, tu ne traînes pas dans les rues jusqu’à minuit !

Aena Léo / Photo Raphaël Lugassy

« Libérez la bête » – Ladilafé / L’Autre distribution

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