
Une antithèse belliqueuse comme nom de groupe, ça tue non ? Véritable armada sonore Kill For Total Peace charrie tout à la fois déperdition sensorielle et résonances insurrectionnelles. Les claviers et sonorités électroniques primitives, évoquant Kraftwerk, Can et surtout Silver Apples, assoient un mix intemporel. Avis à la population, Intramuros « guitariste synthétiseur » prend plaisir avec KFTP à « péter les oreilles des gens, qu’ils le méritent ou pas… »
Comment s’est constituée votre armée sonore, rencontres fortuites ou relations de longue date ?
Intramoros : Relations de longue date et rencontre fortuite. Commençons par les relations de longue date… D. Gage et moi faisions partie du groupe Talibans Rock Action, qui s’est sabordé après quelques concerts chaotiques… Nous avons décidé tous les deux de faire de nouveaux morceaux, avec pour seules contraintes de taper fort et juste, et d’éviter la pose. Nous avions une cave à l’époque vite équipée en amplis, guitares, effets, fûts et autres synthés. Laden, Louie Louie et Hard Rock Gunther nous ont rejoints pour des soirées de magma sonore dans cette fameuse cave étouffante et humide. Vu que tous les instruments étaient branchés sur la même prise, nous prenions des chocs électriques non-stop. Voilà le décor, Kill For Total Peace est né à cette période.Le line-up a évolué depuis. Après le départ de Gunther, Sky Over l’a remplacé à la batterie et joue sur la plupart des morceaux. Sky a par la suite décidé de se concentrer sur Turzi et sur sa famille en herbe… La rencontre fortuite fut celle de Wolfgang, découvert pendant l’enregistrement de l’album et qui nous a rejoint à la batterie, en y ajoutant quelques boîtes à rythmes.
Kill for for total peace, à prendre au pied de la lettre, c’est la tabula rasa nécessaire avant une ère nouvelle ?
Tu veux dire le nom ? j’espère qu’il prend tout son sens à l’écoute du disque ou en concert. On s’appelait au départ Total Peace et le contre-emploi était plutôt marrant, parce que nous sommes tout sauf une bande de hippies. Au final, nous avons ajouté le Kill For, en rapport avec le morceau des Fugs « Kill For Peace ». Rien de politique derrière ce nom, mais c’est vrai que nous confessons un certain penchant pour l’univers militaire voire totalitaire. Ça ajoute une certaine dimension…
L’intro martiale de « Captain America » Justement, ses sirènes alarmistes conditionnent tout l’album, un mur du son obligatoire ?
Ça fait partie des choses qui nous plaisent dans la musique… Que ce soit du rock, de la musique électronique ou du jazz, nous avons envie d’entendre du parti pris, même si ça ne passe pas nécessairement par « le mur du son »… Nous savons aussi calmer le jeu pour des morceaux comme « Fuck Dreams ». Dans tous les cas, nous n’aimons pas la musique qui manque de couilles, s’il fallait résumer le truc grossièrement. Alarmiste c’est assez cool comme mot et j’aimerais bien que ça puisse décrire notre musique.
Que signifie pour vous montée psychédélique ?
Le problème est que « psychédélique » est un mot aujourd’hui plutôt galvaudé, comme « Kraut »… tout le monde fait du « Kraut », même Dominique A c’est dire… Cela dit nous comprenons pourquoi tu en parles, mais honnêtement je flanche un peu pour cette question…
Votre musique charrie tout à la fois déperdition sensorielle hypnotique et résonances insurrectionnelles/anarchistes. Un contraste révélateur de votre nature et de la nécessaire relativisation de la prise de position en musique ?
Déjà merci… tu peux peut-être juste remplacer anarchistes par réactionnaires, c’est plus classe non ? Ça rejoint en tout cas le truc sur le parti pris, la prise de position, mais ce n’est pas quelque chose qu’on fait pas intentionnellement. Nous prenons beaucoup de plaisir à péter les oreilles des gens qui le méritent… ou pas.
Votre vision de la musique implique justement de la perdre, que la transe hypnotique tronque la réalité ?
Nos morceaux ont généralement une structure presque écrite. Autour du chant d’Oliver, on brode, étire, distordons. Quand ça se passe bien, nous arrivons déjà à nous mettre nous-même dans une certaine transe, ce n’est qu’après que nous réalisons avoir embarqué parfois des gens avec nous. Le volume sonore, l’ajout d’effets sur les instruments, la voix, les interludes, les fins de morceaux souvent chaotiques participent à cet état que nous voulons hypnotique pour le public. Sur nous ça marche plutôt vite et bien généralement…
« White light white heat » apparaît comme une des étincelles fondatrices du son KFTP, est-ce votre défoulement favori en répète ?
Nous n’avons jamais fait de reprise avec le groupe, le seul truc qu’on se permet c’est « Mother Sky » de Can, plutôt basique vu que nous somment de piètres musiciens… Le Velvet fait partie des groupes qui font l’unanimité chez nous. Et c’est tout sauf un groupe psyché. Voilà… Les deux premiers albums du Velvet sont des chefs d’œuvres. C’est un scoop non ?
L’adjonction de claviers et sonorités électroniques « primitives », très 70′s kraftwerkiens, Can et Suicide, Silver Apples ça illustre votre penchant pour le mix intemporel?
Nous n’ »ajoutons » pas vraiment. En gros chacun a son kit d’instruments et s’en sert en fonction des morceaux, tout est branché et prêt à être utilisé… Quand ça veut bien marcher… Et vu que nous utilisons beaucoup de matériel analogique, ça évoque forcément les groupes dont tu parles. Nous essayons de faire attention à ne pas avoir des tonnes de machines sur scène. Nous ne faisons pas du progressif non plus et c’est déjà bien assez compliqué comme ça.
Qu’évoque chez vous tous ces groupes, auxquels peuvent se rajouter les Stooges pour la rage nihiliste ?
Ça fait clairement parti des groupes que nous aimons, mais la liste est interminable… Nous avons des goûts très larges. Encore une fois le truc qui prime, c’est le parti pris, peu importe le style. D’ailleurs les groupes que tu cites ont tous des influences propres. C’est un peu ça le jeu, remonter les influences… Tu écoutes Sonic Youth au collège, persuadé qu’ils ont tout inventé, et puis tu tombes sur John Fahey, Neu! le label BYG ou Glenn Branca, et ça repart pour un tour.
Là où Suicide ou le Velvet cherchaient à déranger, à contester la norme pop voire sociale, comment vous abordez-vous la musique ?
C’est plus la même époque. La norme pop voire sociale je ne sais pas vraiment ce que ça veut dire aujourd’hui. Vu que personne ne vend plus de 2 000 disques, j’ai du mal à imaginer que quiconque puisse nous imposer une norme… Nous faisons exactement ce que nous avons envie, certains nous suivent et c’est agréable. Nous avons un côté plutôt autarcique, vu le nombre de potes qui gravitent autour de nous et qui partagent la même vision.
Les Dum Dum Boys un groupe que vous connaissez ?
Non, mais on nous en a parlé récemment.
Quelle est votre relation au label Pan European Recording ?
Bonne ! Avec des clashs, comme dans toute relation passionnée, mais sans Arthur qui a monté le label, nous n’aurions pas sorti ce disque tel qu’il est. Nous aurions bien du mal à bosser avec d’autres personnes que lui et Romain… Nous sommes très proches de Service, de Turzi et de One Switch To Collision. Nous découvrons les autres au fur et à mesure. Tous les groupes jouent régulièrement ensemble.
Vos prestations scéniques imputent une expérience sonique de haut niveau sonore, en résonance avec le mur sonique derrière vos morceaux ?
Sur scène tu joues devant des gens et t’essayes d’en embarquer un maximum avec toi, et ce le plus loin possible… Le but c’est quand même de prendre le public en otage et qu’il en sorte humilié. Pendant leurs concerts, les Trobbing Gristle étaient branchés sur une grosse minuterie qui au bout d’une heure coupait net le jus et basta, après tortures, plus rien que tes oreilles qui sifflent. Bien sûr je n’étais pas là pour le voir, mais le principe est plutôt cool.
Vincent Michaud
« Kill for » (Pan E. R. / Module)
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