Scènes

Pierre Lapointe


Cébazat, le 10 mars 2010
J’avais quitté le concert de Pierre Lapointe en octobre sur une impression légèrement désagréable. Comme celle que laissent les baisers amers, ceux des fumeurs impénitents et des menteuses invétérées. Sur le moment, peu importe, on prend du plaisir. Mais, à la longue, les doutes reviennent à l’esprit, l’amertume en bouche. On ressasse. Certes, ce soir-là, accoudé au bar de la très petite Boule Noire, loin des jeunes filles en fleur et des garçons de plus trente ans, j’avais battu du pied, claqué des doigts. Je m’étais surpris à pousser quelques « Yeah ! » et sur « Le magnétisme des amants », j’avais même eu l’impression que mon pouls se calait sur la déferlante de guitares et de batteries. Mais, il y avait eu ces fous rires et ces moments de déconcentration, ce personnage mégalomane, assez puant, qu’endossait Pierre Lapointe et qu’il nous avait déjà servi, sans oublier quelques choix musicaux douteux, notamment le saccage du « Lion Imberbe », repris dans une version western (in)digne de Willy Lamothe.

Bref, en sortant boulevard Rochechouart, je ne savais sur quel pied danser. Et ce d’autant plus que son troisième album me laissait assez perplexe. Le temps allait pourtant lui donner raison. Il y aurait certes beaucoup à redire sur « Les sentiments humains » et la ligne de crête sur laquelle s’aventure à pas légers mais déterminés, Pierre Lapointe quand il joue avec le kitsch et la variété du début des 80’s ; mais, avec le recul, au moins la moitié de ses douze titres restent au fond du tamis, comme des pépites de force et d’émotion, comme autant de braises juchées au fond du cœur, qui rougeoient dès qu’un souffle les effleure. La presse québécoise n’a par ailleurs, pas été avare de reproches à l’égard du jeune chanteur lors de sa tournée hivernale. Elle n’a pas égratigné la jeune icône nationale, elle ne l’a pas foulée aux pieds, clouée au pilori ; non, elle s’est contentée, pour le moment, de lui tirer plusieurs fois l’oreille.

Sur la route enneigée qui me menait vers Cébazat (Puy-de-Dôme), deux questions me revenaient sans cesse à l’esprit : comment s’épanouissait finalement ce nouveau récital ? Pierre Lapointe allait-il redresser la barre ? Le Sémaphore était l’endroit idéal pour en juger. Loin de Paris, pas d’effet de fans, pas de terrain conquis. Un public connaisseur et averti – il y était déjà passé il y a trois ans. Et surtout une scène de plain-pied, ouverte à la vue surplombante du public et diablement vaste, un terrain de jeu parfait où Lapointe et ses musiciens pouvaient déployer leurs ailes.

20h40. Sur la scène plongée dans le noir où se répand à peine un brouillard bleu, Pierre Lapointe avance sans mot dire, sans regard jeté au public. Sobrement, avec humilité. Il est tout cuirassé de cuir noir. Ses peotim ont poussé. Il se saisit du micro, se plante au beau milieu du plateau, le regard bas. Philippe Bergeron, Guido del Fabbro, Steve Caron (batteur taillé dans un grizzli), Philippe Brault (réalisateur et arrangeur de l’album) et Josianne Hébert le suivent. Sérieux. Ils s’installent. Premières mesures. Et là, c’est l’immédiat ravissement. Comme un rapt. Pierre Lapointe relève la tête, et avec puissance, fait tonner trois titres d’affilée, dont « Ces étranges lueurs » et « Le magnétisme des amants ». Puis, la mine rieuse, les applaudissements s’éteignant, il salue enfin le public : « Bonsoir, Cébazat. Tu es bien beau ce soir ! Vous aussi, les musiciens, vous êtes beaux ce soir ! Ça vous change…, lance le sale gosse de Gatineau. Dis, Cébazat, tu trouves que c’est beau la neige ? Nous, on revient de Vancouver. C’est le printemps là-bas. Il fait 15-20 degrés. Et on arrive en France, à Cébazat, pour que vous puissiez enfin voir le spectacle de votre vie… Et il neige ! Dis, Cébazat, tu trouves la neige exotique ? Ben, nous, on trouve que la neige, c’est juste chiant ! » La salle rit. Il s’installe au piano et enchaîne avec « Coulent les rires ». Ce sera la seule incartade du chanteur. Il y aura bien quelques traits d’humour et des rires complices. Mais, rien d’excessif. Les 90 minutes suivantes ne furent qu’un éblouissement émaillé de moments d’intense beauté. Comme la scène envahie par un rouge-sang sur « Barcelone » et « L’enfant de ma mère », une des nombreuses trouvailles du créateur-lumière, Nicolas Jarry. Comme ce « Lion imberbe » par une jungle électronique revisité. Comme « Deux par deux rassemblés » qui grâce à un trio de flûtes à bec redécouvre une part d’enfance. Enfin, il y eut cet instant totalement bouleversant : la reprise d’une chanson d’Elisapie Isaac, « Moi, Elsie », paroles de Richard Desjardins, musique de Pierre Lapointe. Preuve s’il en fallait que son talent polymorphe s’accommode très bien aussi des formes narratives et qu’il ne lui est pas nécessaire de se cacher derrière une virtuosité littéraire.

Sylvain Dépée

Photos : Ben Lorph (Cébazat) / Marylène Eytier (La Boule Noire)

Pierre Lapointe : le site


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