
Cantal (15), du 5 au 24 février 2010
Dans le hall du théâtre Rex de Saint-Flour, Kent dédicace son dernier album. La séance touche à sa fin et un quinquagénaire alpague le chanteur : « Je t’ai vu ici il y a trente ans.», lance l’homme à la toison grisonnante. « C’était au temps de Starshooter, alors. », reprend l’ancien leader du groupe lyonnais. « Oui, c’est ça, et on avait même continué la soirée ensuite. J’ai gardé les photos ! » rajoute le fidèle, avant de repartir dans la nuit. La conversation renvoie à la naissance du mouvement punk en France, quand « il n’y avait rien » et que les Starshooter écumaient les théâtres à l’italienne comme les salles polyvalentes. Depuis ces années folles, la France a habillé sa ruralité de petites salles de concerts. Le Rex, où vient de se produire Kent ce vendredi 5 février, est au format de la sous-préfecture qui l’abrite : 300 places, une équipe de deux personnes qui fait tourner l’endroit dans l’attente d’un programmateur, « non remplacé depuis un an ». Comme quinze autres gymnases, hôtels ou centres culturels du Cantal, Le Rex accueille jusqu’au 24 février un peu de la quatrième édition d’Hibernarock, le festival d’hiver itinérant entièrement consacré à la culture rock.
Le festival a vu le jour il y a quatre ans par « une après-midi rock » organisée au centre d’art contemporain d’Aurillac ; il s’est ensuite étendu à 13, puis 14 villes et villages du Cantal sous une forme classique. « L’idée était de créer une manifestation où l’on parle de cette culture qui imprègne désormais notre société, explique Frédéric Sérager, l’un des fondateurs. Les premières éditions ne comportaient donc pas de concerts, les concerts sont venus après, quand le festival a commencé à grandir… » La croissance a été rapide et en quatre ans, le festival cantalien a vu son budget lilliputien passer de 800 à près de 70 000 euros, financés par le département, les villes organisatrices, les communautés de communes. « On a annulé un concert et l’exposition de planches originales de Kent parce qu’une commune a dû faire face à une dépense imprévue. Mais cela fait partie de notre fonctionnement. » L’autre inconnue à cette saison est la météo. En plein mois de février, les routes du Cantal se couvrent de neige et de verglas. Là encore, Frédéric Sérager se veut philosophe : « Pour un festival d’hiver, c’est un risque à prendre. » La programmation ne semble cependant pas pâtir de ces contraintes. Cette année, la venue de valeurs sûres (Dominique A, Kent) a complété un plateau plus rock et régional (The Elderberries, The Cracbooms). La déclinaison d’un thème (BD et rock) apporte aussi un plus à ce festival attachant. Alors que Dominique A a été le centre d’une exposition de dessins noirs et blanc, « Les Histoires d’A », une série de concerts illustrés viendra faire le lien entre bande dessinée et musique. Un hasard ? Pas franchement… « Il y a pas mal d’illustrateurs rock dans la région. Des gens qui venaient à nos concerts, dessinaient et nous montraient les croquis », constate Frédéric Sérager.
L’un d’entre eux s’appelle Sylvain Leheu. Disquaire à Aurillac depuis 1988, cet ancien collaborateur de la FNAC a initié toute une génération de rockeurs trentenaires à la musique. En ville, sa boutique, « La Voix du laser », fait d’ailleurs partie des lieux de musiques incontournables, à la fois repère des mangeurs de disques, salle d’exposition et lieu de concert occasionnel. « Parmi ceux qui organisent le festival, beaucoup ont fait leur éducation musicale dans sa boutique. Moi-même, j’y allais après les cours… », sourit Frédéric Sérager. Il faut dire que les bacs du monsieur sont bien remplis. Le dernier Tindersticks, un vieux Dominique A, une réédition vinyle des Metters, un groupe culte du funk de la Nouvelle-Orléans, les classiques de l’ère Motown glissent sous les doigts du curieux. Illustrateur à ses heures, Sylvain Leheu tient un blog où il pousse ses coups de gueule contre l’industrie du disque. C’est en réalité un passionné de jazz qui a réalisé l’un des livrets de la collection BD jazz. Pour Hibernarock, il lui semble donc « tout à fait logique de participer ». Le 18 et le 20 février, il illustrera ainsi deux concerts d’Elderberries et Garciaphone à Montsalvy et Condat… « On devait même en faire un dans mon magasin », précise-t-il. Ajoutons à cela que sa boutique a enfanté « Le mange-disque », le fanzine rock local. On a alors bon instantané de l’Hibernarock.
Texte et photos Bastien Brun






