Au coeur du Mystère -M-

M- revient avec son ombre. Le gentil Bisounours a mis sa guitare au fond de la salle et nous offre un quatrième disque en noir et blanc. Moins rock à la première écoute, il cache savamment son jeu pour nous offrir des trésors de mélodies et d’inventivité. Mais est-ce Matthieu qui parle de -M- ou -M- qui parle de Matthieu ? Un peu des deux et c’est tant mieux.

On l’a connu en rouge, en noir, en rose, Matthieu Chédid est désormais noir et blanc. « Mister Mystère », son nouvel album studio, explore sa part d’ombre. Gris couleur spleen à la première écoute, le disque se radicalise en black n’ white dès la deuxième. Matthieu a grandi. Il ne cherche plus à être un artiste, mais à être un homme. « Jusqu’à présent, j’avais l’impression d’être dans une adolescence personnelle et dans une enfance artistique. « Mister Mystère » est une manière pour moi de passer à l’âge adulte… et à l’adolescence artistique. » Album de famille ? Il répond « disque tribal », enregistré avec son frère et ses sœurs. Il éclaire les contrastes et donne une nouvelle couleur à la lettre M. Et pour rentrer au cœur de sa démarche artistique quoi de mieux que de balayer l’album titre par titre ? Plus qu’une interview, une conversation, puisque -M- a rangé les guitares et sorti les mots pour nous parler de voyages, de spleen, d’amour et de cul.

Tu n’as jamais autant joué sur le thème de la dualité qu’avec « Mister Mystère », mais pourquoi est-ce Brigitte Fontaine qui écrit tes textes les plus personnels ?

Brigitte me fait dire des choses que je ne pourrais pas encore dire. Elle m’a « capté » avec beaucoup d’instinct, comme si nous étions connectés. Ce n’est pas une formule de style. J’avais une mélodie où je chantais « Mister Mystère » dans le refrain… mais je n’avais rien de plus. J’ai noté ce titre dans mon cahier. Le lendemain, Brigitte m’appelle pour me proposer des textes. Le premier s’appelait… « Mister Mystère » ! Et il collait parfaitement à la musique de la veille…

Ce titre, qui ouvre l’album, est clairement rock et autobiographique.

Ce texte résonne en chacun, qui se l’approprie comme il le sent. On est dans cette dualité, le noir et le blanc, qui est l’essence même de ce disque. C’est une ouverture d’album comme je les aime.

Comment ton père est-il intervenu ?

L’album avait déjà été mixé, mais ça ne me convenait pas. Il y avait tout ce que l’on pouvait attendre d’un album de -M- : de la réverb, un son 70’s et beaucoup de guitares. Mon père a enlevé un maximum d’effets pour mettre l’essentiel en avant. Je me suis complètement laissé porter et apprécie qu’il ait « validé » ce voyage intérieur.

« Phébus » est un peu plus doux. Tu écris : « Je glisse vers la scène sans light show ». Il est question d’avancer sans fard… sur fond de boucles électro.

C’est Cyril Atef qui a lancé ces samples. C’est une boîte à rythme… mais avec ses mains ! « Phébus » est à l’image des morceaux avec Brigitte : spirituels et avec de nombreux niveaux de lectures… (sourire) Il faut digérer toutes ces informations et écouter distraitement parfois. Tu verras que selon ton humeur, tu ne trouveras pas le même sens aux textes. L’album n’est pas fait pour être consommé rapidement…

On glisse ensuite vers « Est-ce que c’est ça ? » avec un groove funky et un mantra parlé : « après quoi on court ? ». Le parlé-chanté, c’est nouveau pour toi ?

Les mots m’habitent plus qu’avant. Là, c’est un texte issu de « La divine comédie » de Dante. C’est une manière de dénoncer l’époque dans laquelle on vit en faisant un retour dans le temps et en allant à la source de certains écrits. C’est une chanson sur le côté un peu « dégénéré » des choses. Dante parle « d’Occident oxydé »… ça ne s’est pas arrangé depuis… Je réfléchis beaucoup plus depuis que je fais du footing. C’est parti de là : après quoi je cours ?

Parlons un peu de ces « scopitones » qui accompagnent les morceaux sur la version DVD…

C’est ma version du « livret » mais en vidéo. C’est un livret en mouvement avec un regard poétique sur les choses… Les paroles peuvent défiler. J’ai tourné les images avec une petite DV. Tout est en diavision pour exprimer une dualité de points de vue. Le disque devient une expérience visuelle autant que sonore.

La quatrième chanson (et premier single) « Le roi des ombres » dit : « Je suis M, tu es M. » Alors qui est -M- ?

On parle souvent de -M- comme un masque, alors que pour moi, c’est mon axe. C’est mon identité poétique et artistique. On a tous ça en nous. Notre nature humaine est profondément poétique. C’est plus profond qu’une coupe de cheveux et une tenue rose. Mais je ne renonce pas à mon personnage iconique. Le personnage va se recréer naturellement sur scène.

« Tanagra » est une ballade rock blues… et cette jeune femme te « fout la gaule » ? Belle adolescence artistique…

C’est Brigitte qui me fait dire ça ! Je n’aurais pas eu ces mots-là de moi-même. Mais ce qui me sauve de l’impudeur, c’est que Tanagra n’est pas une personne, mais ce sont toutes les femmes en une seule. On parle ici de l’idée de l’amour. Tanagra, c’est le désir, la femme de notre vie. C’est aussi le « ça » de la chanson « Est-ce que c’est ça ? »

Le morceau suivant « Elixir » est d’influence plus « chanson », proche de Franck Monnet ou Louis. Tu te demandes : « Une vie sans spleen est-ce que c’est grave ? ». As-tu la réponse ?

Je n’ai jamais été aussi serein qu’aujourd’hui. Et c’est quand tu es serein que tu vois le spleen des autres. La mélancolie est pour moi très inspirante et très nourrissante. Sans spleen, les choses seraient moins profondes. J’en reviens à cette obsession de base : qu’est-ce que -M- ? Et cette fois -M- revient avec son ombre que je mets en lumière. Tout mon travail consiste à montrer la lumière qu’il y a dans l’ombre. On peut trouver de l’apaisement dans l’obscurité. Si on va vers l’ombre, elle cesse de faire peur. La réponse n’est pas forcément dans la lumière…

« Ca sonne faux » est un morceau court et tragique. Ca te va comme définition ?

C’est parce que je dis « même vivre me tue » ? Je fais référence à un livre et j’aimais cette contradiction. C’est une chanson sur la fausseté. Sur les premières versions, je chantais très faux dessus. C’était très rigolo à faire mais dur à écouter pour les autres. Vincent Ségal est venu poser quelques accords de violoncelle, c’est peut-être ce qui donne cette dimension « tragique ». Il y a aussi cette idée de faire comme dans le « Boléro » de Ravel avec cette batterie qui scande. C’est un Boléro rock…

« Destroy ? » est clairement un morceau rock… mais je n’ai rien compris aux paroles !

C’est pour ça que j’ai mis des sous-titres dans le livret vidéo ! Parfois quand tu es trop explicite et que tu colles au texte, tu haches les mots. Pour ce morceau, j’avais besoin de « chewin-gommer » un peu. C’est encore un texte de Brigitte qui parle de l’amour impossible et inaccessible. Pour elle, c’est dans les étapes de destruction qu’un couple se solidifie. Musicalement, je me suis laissé aller à un orientalisme naturel, un peu Hendrix, un peu hippie.

On change d’ambiance avec « Semaine » et un texte jeu de mot sur la rupture encore.

L’idée est d’incruster le temps et les jours de la semaine dans le récit. « Lundi oui, l’autre non… », j’ai voulu voir si je pouvais le tenir. En filigrane, j’explique que le temps est notre allié et qu’il apaise.

Avant « Amsetou », tu ne connaissais pas l’Afrique. Maintenant tu chantes « Au Mali, j’ai retrouvé ma liberté ». Tu y es allé donc ?

Je suis allé à Bamako pour faire de la musique, c’est la meilleure manière de découvrir un pays. Je m’y suis senti bien, en phase. Cette chanson est un instantané de ce moment, c’est un cri d’amour aux Maliens. C’est une parenthèse enchantée dans l’album comme ça l’a été dans ma vie.

Après cette parenthèse, on a le titre le plus -M- après « Le roi des ombres » ; il s’agit de « Tout sauf toi », un folk qui s’accélère en rock.

On se laisse totalement embarquer par la quantité et pas par la qualité. Alors on finit par voir tout sauf soi. C’est une chanson très simple qui dit que l’on doit parfois se recentrer sur soi, sur l’essentiel. On peut dire que ce disque est un peu plus torturé que les précédents, mais il faut bien se rendre compte que je ne parle pas que de moi. L’autre m’intéresse beaucoup plus que ma personne. C’est l’héritage de ma grand-mère qui s’intéressait beaucoup aux autres. Ce qui m’intéresse, c’est d’aller puiser en moi ce qui est universel en chacun de nous. Cet album est une manière d’aller chercher la lumière dans l’ombre de l’autre.

Et dans la même idée, -M-, c’est aussi les autres ?

Voilà. D’ailleurs quand j’ai chanté « Le roi des ombres » à La Rochelle, c’est le public qui chantait « Je suis M » et je répondais au public « Tu es M ». C’était très fort.

Dans ta dernière interview à Longueur d’Ondes, tu exprimais ton souhait de reprendre une vieille chanson de ton père. Et voici « Hold-up » avec Guillaume Canet et Marion Cotillard. Pourquoi celle-là ?

Je voulais une ambiance cinématographique. Avec Guillaume, on s’est dit qu’on allait faire le « hold-up du fiston » ! On est dans l’énergie d’aujourd’hui avec ce que ça implique de violence et de tension.

Le mot de la fin s’appelle « Délivre »…

C’est une chanson sur ma grand-mère. « Des livres… » On finit cette traversée, ce voyage initiatique sur une délivrance et un recueillement. Pour innover, il faut faire un chemin vers soi et aller à la source… Je voulais remonter à cette source qu’est ma grand-mère. Je n’oublie jamais que tout est lié.

Eric Nahon

Photo: Maho

« Mister Mystère »- Barclay / Universal

www.leroidesombres.com

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