Au cœur du mythe

C’est une légende vivante qui revient au premier plan. Il a fallu sept ans de réflexion à ce passionné pour qu’il nous livre « Aimer ce que nous sommes », un disque forcément pas comme les autres. Rencontre avec Christophe, le chanteur, dans ses quartiers de printemps à Ramatuelle. Une plongée au cœur du mythe.

Un type qui refuse le journal de 20h pour recevoir Longueur d’Ondes ne peut pas être foncièrement mauvais. Ni complètement normal. Alors ni une ni deux, on saute dans un taxi, puis un avion, puis une voiture de location… Direction ? St Tropez ! Lieu : un hôtel de luxe, près de Ramatuelle. Rendez-vous ? 21h. Client : Christophe, le chanteur. Parce que depuis quelques années, quand on dit « Christophe », vos interlocuteurs répondent : « la tortue ? » ou « Christophe Maé ? ». Non, « Christophe, le chanteur » comme le dit si bien Daniel Filippacchi en lisant le générique de fin d' »Aimez ce que nous sommes ». Tout est dit avec cette apposition. Le mythe reprend sa place dans le Panthéon en publiant un chef-d’œuvre pop, une comédie humaine et musicale que l’on ne voudrait surtout pas faire passer pour un bête « disque ». Prévu pour la rentrée 2007, ce onzième album sortira finalement le 30 juin 2008, sept ans après l’ineffable « Comm’si la Terre penchait ». Rewind.

Par où commencer ? L’été 65 ? Pourquoi pas ? La France roucoule en écoutant « Aline » et rêve… de « Marionnettes ». Déjà, à l’époque des yé-yé, Daniel Bevilacqua, bien plus connu sous le nom de Christophe, détonnait dans le paysage. Une voix atypique et un peu haut perchée, une attitude « méchamment rock’n’roll » et une passion pour les voitures de course le rendaient bien différent de Sheila ou Richard Anthony. Lui, ne s’est jamais revendiqué comme un « Français moyen ». Non, il se déplace en Ferrari ou en Lamborghini, vit à 200 à l’heure, vend des millions de disques jusqu’en 69. Et… plus rien. Il reviendra en 1972 pour entrer dans le club très fermé des chanteurs à moustache. Francis Dreyfus, son éditeur d’alors, lui présente Jean-Michel Jarre. Ensemble, ils écrivent deux albums : « Les paradis perdus » et « Les mots bleus ». C’est Jarre qui écrit les textes (eh oui…) et Christophe qui nappe ses mélodies pointues de synthés vertigineux : premier come-back et nouveau carton. Les disques rock, pop, électro ou variét’ s’enchaînent sans concession jusqu’en 1983 avec le tube « Succès fou » et l’album de reprises « Clichés d’amour ». Blanc, à nouveau. On dit que Christophe est devenu boulimique de cinéma, qu’il est devenu jockey, peintre, qu’il est fini… Lui dit simplement : « Je me suis lassé. J’ai fait d’autres choses. J’ai vécu. En fait, j’attendais que la technologie évolue pour enregistrer les musiques et les sons que j’avais en tête. » Il prouve qu’il a raison en 1996. Mais « Bevilacqua » n’intéresse pas grand monde, même pas Sony, sa maison de disques du moment. En 2001, c’est une autre histoire. Le miraculeux « Comm’ si la Terre penchait » sort chez AZ. Ses ambiances crépusculaires collent parfaitement à l’ambiance d’un début de siècle chaotique. Les esthètes ont retrouvé leur prophète.

Sept ans plus tard donc, Monsieur Bévilacqua nous invite à St Tropez et nous accueille à la terrasse du Benkiraï, un hôtel chic qui fait penser à un petit coin de Thaïlande en plein cœur du Var. Son enregistrement marathon, commencé en 2005, s’est terminé par un sprint. Les trois derniers morceaux (et les voix) ont été terminés en 72 heures non-stop. La perfection a un prix qui s’appelle l’épuisement. Christophe est ici pour se reposer avant la sortie du disque (le 30 juin) et pour prendre un peu de distance aussi. Les interviews sont triées sur le volet pour éviter la cohue. Mais à peine arrivé, le mythe paraît en pleine forme et volubile. Cool. Il s’inquiète : « Avez-vous eu l’album masterisé ? » Ca fait bizarre de voir cet homme qui vit la nuit en plein jour. Toujours dandy, même en vacances, il porte une veste noire doublée de satin violet, un pantalon en cuir noir avec ses légendaires bottes, ce qui contraste avec ses longs cheveux blonds-blancs. Une pochette noire à motifs léopard complète la tenue. Evidemment, il arbore ses moustaches finement taillées et sa paire de lunettes noires qui dissimule ses nuits blanches et ses yeux clairs.

Christophe a conçu « Aimer ce que nous sommes » comme une comédie musicale ou comme un long-métrage. Ca commence par « Wow wow wow wow », une introduction qui défile en cinémascope avec un son à se damner. On y reconnaît tout de suite la voix énamourée d’Isabelle Adjani qui évoque, dans un souffle, des tourbillons affolants. A l’autre bout de l’œuvre, le générique de fin, on l’a dit, porte la signature vocale de Daniel Filipacchi, fondateur de la presse moderne et ami du chanteur. Entre les deux, on découvre 82 minutes épiques, tragiques, polaires, symphoniques, pop et renversantes. Parfois, on entend des corbeaux coasser dans la nuit juste avant que Christophe ne chante simplement : « Personne ne prend jamais plus la place de personne (…) Et si le temps m’offrait l’aumône de lui-même, je l’utiliserais (…) à aimer ce que tu es / à aimer ce que je suis / En somme, aimer ce que nous sommes ». Et là, c’est un moment d’intense bonheur qui rappelle les envolées trip-hop d’Archive, Massive Attack ou Björk. Ce morceau s’appelle « Mal comme » et c’est un des sommets de l’album. Ca s’écoute fort. C’est bouleversant. Et l’on ne vous parlera pas de l’ébouriffant “Parle lui de moi” ni de son piano qui monte en colimaçon jusqu’au paradis…

« Certains titres sont dans la continuité de ce que j’ai fait avant, comme « T’aimer foll’ment » ou « Mal comme » », explique l’auteur, « mais d’autres sont plutôt comme des tableaux… « Odore di femina », c’est un peu comme du Basquiat. Ce n’est pas du tout expérimental. C’est au contraire très primaire. Ce sont des morceaux qui sont ancrés en moi, mais que je n’avais pas encore projetés. » Ces parties musicales (« Panorama de Berlin », « Odore di femina » ou « Stand 14 ») sont à la fois d’une complexité folle et d’une simplicité désarmante. « Odore » et sa voix fantomatique convoquent à la fois une chorale flamenca, une électro puissante et des synthés stratosphériques. On change tout simplement de dimension. Il est également impossible de passer sous silence « Tonight tonight », un tube pop synthétique et ironique calibré pour faire onduler les corps des filles. On en tombe à la renverse. Tellier peut aller se rhabiller… Christophe joue sur les synergies avec les cordes, rebondit sur un rythme, s’amuse en contrastant les climats. « Et ensuite, les mots viennent du hasard. »

Christophe porte ses chansons en lui pendant longtemps, certaines depuis plus de vingt ans. Il les joue dans son home-studio tous les soirs au milieu de la nuit. Jusqu’à ce qu’il attrape la bonne prise. Celle qui colle à son état d’esprit, celle qui est « exactement » ce qu’il veut. Oui, cela peut prendre du temps, au grand dam de sa maison de disques qui attend patiemment que son prodige daigne rendre sa copie. « Je m’améliore dans mon éthique. Je commence seulement à bien me connaître. Ce n’est ni à 30 ni à 40 ans que l’on se connaît. J’aime ce que j’ai fait avant, même s’il y a un côté extrême entre la jouissance et la peur. Là, musicalement, je m’affine encore. » Et, plus il avance dans sa discographie, plus il devient intransigeant. D’ailleurs, il a failli faire arrêter la fabrication du disque car il n’était finalement pas satisfait d’une version d’un morceau ! Moralité, il en fait un remix qui révèle une facette plus puissante. Fascinant : sa musique, jamais figée, attrape consciemment les émotions qui sont dans l’air et devient la tendance. Pour canaliser ces émotions accidentelles, il dit ne pas travailler : « Je ne fais que jouir de la musique. Après, ce sont des collages… Tout ça prend du temps car je veux faire de belles pièces. Et pour ça, il faut un beau matériel. » Alors, aucun son, aucun collaborateur n’est là par hasard : « Il y a surtout un casting de qualité. C’est comme un cocktail ; tout est affaire de dosage. On a un son dans la tête, mais il faut différents éléments pour y aboutir. C’est la même chose avec les gens. C’est ce qui fait la différence. Je suis vraiment heureux d’avoir eu des mecs comme Moraito Chico, Carmine Appice, Debi Doss ou Deodato. » Tous sont des pointures de dimension internationale. Eumir Deodato a fait les arrangements de corde d' »Homogenic » de Björk, Carmine Appice était le batteur de Vanilla Fudge – un précurseur du psyché américain -, Moraito remplit les salles avec sa guitare flamenca et Debi Doss, aujourd’hui photographe de rock ultra réputée, faisait « Ho wo ho » dans le tube « Video killed the radio star »… Et puis il y a Christophe Van Huffel, le guitariste de Tanger, qui a coréalisé « Aimer ce que nous sommes » : « C’est mon double, je ne saurais pas quoi dire d’autre. Quand je lui donne un fichier à traiter, il le travaille exactement comme je l’aurais fait. On a vécu de grands moments de musique. »

Christophe cours après l’absolu, l’amour éternel, la nuit hédoniste sans fin. Tout ce qui nourrit sa vie peut se retrouver, d’une manière ou d’une autre, dans ses chansons. Tout ce qui nourrit sa vie devient donc… une œuvre d’art. Et puisqu’on parle de se nourrir, si on allait dîner ? Le chef, Oth Sombath, fusionne la cuisine royale Thaï avec des saveurs du monde entier. Et comme Christophe aime tout ce qui est bon et en avance sur son temps, nous avons droit à une entrée qui n’est pas sur la carte et qui ne sera présenté au public que l’année prochaine. Tout est normal… Nous dînons dans un 4 étoiles entre Ramatuelle et St Trop’ avec l’un des personnages les plus excentriques du monde libre. Nous n’allions pas boire de l’eau plate (même si celle-ci, commandée en Norvège, semble aussi pure que du cristal…) ! Le vin est un grand cru classé. Tout va bien. « Encore une semaine ici et je suis au top », s’exclame-t-il. « Je serai parfaitement requinqué. » Heu, on peut rester ?

Il y a chez Christophe une fragilité qui tranche avec ses albums des années 70. Comme si l’ancien pilote de course n’était plus aussi sûr de lui. Sa voix s’imprègne des fêlures du temps, laissant apparaître les blessures de l’âme. A chaque fois qu’il revient, il casse la baraque. Pourtant, à chaque fois aussi, il apparaît encore plus fragile qu’avant. Et plus éblouissant aussi. Une question brûle nos lèvres : pourquoi cet album a-t-il été aussi dur à finir ? Les premières sessions datent tout de même de 2005… « C’est un disque qui a été fait dans le temps. J’ai laissé beaucoup d’espace. Et c’est bien, dans ce genre de créations-là, car on se rend compte que si les morceaux résistent à cette durée, ils deviennent intemporels. »

Christophe prévoit évidemment des concerts : « La scène, ça me rend malade, mais c’est une thérapie, comme si j’allais chez le médecin. » En 2002, il a bouleversé l’Olympia avec son groupe… Il compte bien rééditer l’exploit en 2009 et donner des concerts avec tous ceux qui ont participé au disque. Cela promet d’être grandiose. Pour le moment, encore un peu perché sur Pluton, Christophe va revenir sur Terre comme la comète de Halley. Toutes les caméras vont être braquées sur lui. On le verra chez Claire Chazal, Taddéi ou Denisot… On peut encore compter sur lui pour n’en faire qu’à sa tête et nous embarquer dans une promenade surréaliste et stellaire. Car finalement, si son orbite croise la nôtre, ce n’est pas à cause de la gravité terrestre, c’est parce qu’il consent à nous offrir quelques poussières d’étoiles…

Eric Nahon

« Aimer ce que nous sommes » – AZ


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